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Le Temps

L’horloge stressée.

            Nicole D.

 

L’horloge affairée

Se hâte après le temps,

Surtout pas d’arrêt

Ni de temps en suspens.

 

Car l’horloge pleure

Si elle est en retard,

Ne plus sonner l’heure

Est un pur cauchemar.

 

C’est sa vérité :

Le silence l’agace.

Le temps pourchassé

File sous sa menace.

 

Pourtant le silence 

Est une vraie merveille :

Instant en balance,

Petit bout d’éternel.

 

L’horloge s’excite

Devant cette opinion,

Les pignons palpitent

Refusant la leçon.

 

Des larmes perlent

Du cadran affolé.

Ce sera mortel

Pour l’horloge stressée !                                                  

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Le temps des uns…

            Martine B.

 

Lorsque Gabin leva les yeux ce jour-là, il vit les nuages s’amonceler dans le ciel et il pensa : « Tiens, voilà le train du temps qui passe ! » 

 

Le défilé commença par une horde de cumulus aux contours nets en forme de petits mamelons, d’un blanc éclatant sur le fond d’azur, mais qui s’assombrissaient plus ils se rapprochaient du sol. Ils avançaient en rangs serrés, au rythme lent et régulier d’une d’horloge invisible, inaudible, mais implacable, comme une armée menaçante et impitoyable qui marche inexorablement vers l’ennemi. 

Gabin y découvrit aussitôt les images de l’exode de juin 40 qui avait jeté sa famille, et des millions d’autres, sur les routes accablées de soleil, dans un chaos hétéroclite de piétons, bicyclettes, charrettes à bras et automobiles. Il n’avait alors que cinq ans, mais il se souvenait du petit sac contenant ses quelques vêtements et son ours Patapoil qu’il serrait encore comme un trésor après l’attaque des Stukas allemands qui décima leur convoi. Il n’avait pas lâché non plus la main de sa mère, comme ses parents le lui avaient expressément recommandé, et il s’était retrouvé coincé sous sa maman dont la robe s’était tâchée de rouge et qui ne répondait plus à ses appels. Lorsqu’il parvint à se dégager, il essaya en vain de la réveiller. Il se tourna et aperçut le complet marron de son père qui dépassait du fossé, il voulut le rejoindre, mais on l’empoigna, une voix l’enjoignit de courir jusqu’à une grange un peu plus loin et de s’y cacher : c’est ainsi que, soudain orphelin sans le savoir, il avait fait la connaissance de Madelaine qui lui servirait désormais de maman d’adoption. 

 

Arriva ensuite un banc d’altocumulus pommelés et ombrés qui, en passant devant le soleil, formaient un éphémère puits de lumière rose pâle ; ils se déplaçaient en V comme une nuée d’oiseaux migrateurs avides de retrouver la chaleur du sud, attirés par l’aimant de leur horloge biologique.

Gabin y reconnut instantanément le flot de touristes en route vers le but de leurs vacances estivales, lorsqu’il était parti avec Madelaine et son ami du moment, Gérard, gringalet très fort pour rouler ses yeux bleus, et camelot au bagout intarissable, capable de vendre une batterie de casseroles plus une cocotte-minute plus pas deux mais trois faitouts à un mort pour un prix im-bat-ta-ble ! C’était le premier grand voyage de Gabin, depuis Sarcelles où ils habitaient vers un terrain de camping du côté de Bandol. Il allait enfin voir la mer ! Leur DS 19 noire était immobilisée depuis déjà vingt minutes dans un embouteillage monstrueux à l’entrée du village de Lapalisse non loin de Vichy. Gérard fulminait, cigarette au bec, le marcel trempé de sueur, le bras appuyé sur le montant de la vitre ouverte. 

- C’est ta faute, Mady, je te l’avais bien dit que c’était un plan pourri de partir à deux heures du matin ! Ils ont tous eu la même idée ! Dix heures pour faire les derniers 100 km, et maintenant, on est plantés là jusqu’à la Saint-Glinglin…

Et il continua à récriminer indéfiniment, tandis que Madelaine, le regard fixe devant elle, se taisait. 

Puis, soudain, il se mit à l’insulter.

- Jamais vu une connasse pareille, avec des idées aussi tordues. Mais quelle connasse ! Mais quelle…

Gabin ouvrit la portière arrière gauche, descendit tranquillement, saisit Gérard par le cou, l’éjecta de la voiture par la fenêtre ouverte, s’assit à sa place, démarra, roula sur le bas-côté pendant deux kilomètres, prit un chemin forestier, puis un autre avant de rejoindre une route, et six heures plus tard gara la voiture sur un parking à Sanary-sur-Mer. 

- J’ai faim, déclara-t-il.

Madelaine n’avait toujours pas dit un seul mot.

- Il faudrait tout de même que tu passes ton permis, murmura-t-elle.

Il ne fut plus jamais question de Gérard qui ne réclama jamais la DS qu’il avait empruntée à un vague copain qui lui devait des sous qu’il avait perdu en jouant aux courses que…

 

Juste au moment où retentit l’appel impérieux de l’angélus de midi surgit un cirrostratus un peu nébuleux, accompagné de son halo lumineux comme celui de la Vierge immaculée sur les vitraux de l’église du village. Gabin revit alors l’apparition miraculeuse de Natalia dans sa vie. 

Elle était arrivée un jour de sa Pologne natale avec sa petite valise en toile fatiguée, ses cheveux d’or tressés sagement, son regard transparent comme l’eau claire qui vous pénétrait jusqu’à l’âme, et son petit accent à la fois chantant et dansant qui donnait envie de l’écouter pour l’éternité.

Elle lui avait juste demandé son chemin pour aller à la ferme où elle devait travailler comme saisonnière. Gabin avait bredouillé, s’était empêtré dans ses explications, et finalement l’avait emmenée derrière lui sur sa moto à destination.

Il aurait bien voulu l’inviter au bal les samedis suivants, mais son amour aussi soudain qu’absolu le paralysait. Il ne pensait qu’à elle, ne rêvait que d’elle, ne vivait plus que pour elle. Mais il était incapable de faire un pas vers elle.

Il ne l’avait revue qu’à la fête des moissons. Il était planté près du grand platane, les yeux rivés sur elle, et elle ne regardait que lui de l’autre côté de la petite place. Ni l’un ni l’autre n’entendait la musique, ils percevaient seulement les battements de leurs cœurs à l’unisson, le monde autour d’eux avait disparu, ils étaient seuls dans leur éden de passion.

Et puis une ronde effrénée les fit revenir à la vie, les entraîna dans son tourbillon, les rapprocha de refrain en refrain, et quand ils durent se prendre la main, ils ne se quittèrent plus.

 

Dans l’après-midi s’imposèrent les deux sombres et gigantesques volutes d’un cumulonimbus, tel un colossal sablier engrangeant les cristaux de son énergie qu’il lâcherait d’un coup le moment venu.

Gabin y discerna immédiatement les jours les plus noirs de la vie des deux femmes qu’il aimait. 

Au cours d’une consultation de routine un médecin diagnostiqua le cancer du sein de Madelaine. Comme une avalanche se succédèrent l’opération mutilante et traumatisante, la chimiothérapie avec son chapelet de nausées qui la laissait sans force, la chute désespérante de ses beaux cheveux blancs et la peur au ventre. Mais ces traitements contraignants agissaient de manière satisfaisante, et le pronostic médical était optimiste. Le cancérologue envisageait déjà l’opération reconstructrice qui redonnerait à la malade sa féminité.

Natalia n’avait pas ménagé sa peine et avait accompagné sa belle-mère à tous ses rendez-vous, ses séances à l’hôpital ou chez le kiné. Madelaine avait protesté pour la forme pour ne pas accabler de travail la jeune femme qui, en plus de l’éducation de ses trois enfants, s’occupait de la comptabilité de la petite entreprise de plomberie de Gabin, mais en fait elle était heureuse de ne pas affronter seule toutes ces épreuves, de pouvoir confier ses angoisses, et d’entendre la voix mélodieuse de Natalia la réconforter.

Et puis un soir d’orage d’une violence incroyable, après avoir reconduit Madelaine, Natalia retournait chez elle lorsqu’une camionnette grilla un stop, heurta sa voiture de plein fouet et la tua sur le coup.

Après les obsèques, l’état de Madelaine, qui culpabilisait d’être encore en vie alors que sa belle-fille était morte bien trop jeune, se détériora subitement, et le crabe la vainquit d’autant plus rapidement qu’elle avait renoncé à lutter.

Gabin était à nouveau orphelin, et veuf inconsolable avec trois adolescents à élever.

Et le noir sablier déversa soudain des trombes de grêlons sur ses souvenirs.

 

Dans la soirée le ciel s’était calmé, de délicats filaments blancs zébraient l’horizon rougissant, et s’étiraient comme la flèche du temps vers le couchant.

Gabin s’imaginait les indénombrables gouttelettes qui formaient tout là-haut les nuages comme toutes les larmes qu’il avait hoquetées au long de son existence, et leur égouttement régulier et inlassable comme tous les silences qui avaient ponctué à contretemps ses cris de terreur, de joie ou de douleur…

Les années avaient passé sur ses peines qu’elles avaient apaisées, mais il n’avait jamais oublié de fleurir toutes les semaines les tombes de Madelaine et Natalia. 

Il avait travaillé, élevé ses enfants qui s’étaient mariés, il était devenu grand-père, et même récemment arrière-grand-père, avait vendu son entreprise, pris sa retraite, et maintenant il attendait. 

Il attendait sans hâte ni impatience que les silencieuses larmes du temps effiloché le portent là où le feu du soir engloutit la terre. 

Il regarda le ciel et se dit que c’était bien.

 

Fleurs de jasmin.

            Chantal S.

 

Dès mon arrivée à l’aéroport, j’ai pressenti la présence discrète de Leila et Akim. Ils m’attendaient, tous les deux, immobiles dans leurs djellabas bleues aux plis de statue. Sans un mot, mes amis m’invitèrent à m’installer dans la jeep afin de me conduire à l’hôtel pour les préparatifs du lendemain. La population grouillante de la médina m’indisposa un moment, mais les odeurs si familières des épices et des fleurs parvenaient enfin à ouvrir mes yeux gelés par la froidure de mes larmes.

 

Le lendemain dès l’aube, quand le soleil rougeoyait à l’horizon et qu’une douce brume de chaleur nous enveloppa, notre caravane prit la piste de Tindouf jusqu’à la Pierre Bleue, lieu mythique de ce peuple de nomades. Je me dirigeai avec les femmes du campement à la rencontre insolite du silence pour respirer, seulement respirer le grand air, dans l’insouciante ivresse de la lumière. 

 

Pendant combien de temps ai-je balbutié la vie dans ma torpeur avant de pouvoir articuler quelques lettres, puis quelques mots, et enfin parler… Mais doucement, très faiblement. Le désert enfin nous reçoit, une mer de sable chaude, parfois ridée par le vent, quelques dunes à l’horizon et un bouquet de verdure au loin, la première oasis de notre voyage.

 

Enfin la Pierre Bleue apparaît. Mes hôtes m’invitent à me reposer et à écouter les battements de mon cœur. Leila me glisse entre les mains un modeste bouquet de jasmin, symbole de guérison pour ce peuple pudique, fier de sa sagesse. « Chaque pas dans le silence est un effort vers la connaissance, » affirment-ils.

 

Le temps s’est arrêté. Près de la source, dans l’immensité de cette réalité sans bruit, sans doute, sans pensée, un trésor s’éveille en moi et l’esquisse d’un sourire. Une paix m’envahit. La peur s’enfuit. Je me suis tant cognée aux murs de l’absurde pour dépasser ma fragilité maladive.

 

Akim, près de moi, est mon guide, un être rayonnant de gentillesse, un médecin de l’âme, une étoile de sagesse qui se déplace au gré du vent. 

 

Après avoir savouré l’excellent thé à la menthe et quelques dattes, nous reprenons la piste pour le prochain campement.

 

Un souffle ou peut-être une voix assoupie parvient à nos oreilles : « Il n’y a que le silence du désert pour guérir le désespoir. »

Tout

En

Me

Penchant

Sur mes souvenirs.

            Michel C.

 

Quand j’étais petit garçon,

J’apprenais bien mes leçons,

Obéissant au maître d’école,

Evitant punitions et colles.

 

J’calculais vite les dimensions

Multipliant additions, soustractions 

Sans oublier les divisions.

C’était déjà ma passion.

 

Je ne voyais pas passer le temps

Qui devant moi était présent,

Je tournais doucement ses pages

Comme les enfants très sages.

 

Bien plus tard je réalisais

Que derrière moi il était

Ce temps si mésestimé 

De mes tendres années.

 

Mes dents j’ai perdu il y a 20 ans,

Je compte plus mes printemps

Et mes automnes monotones,

Sans le moindre téléphone.

 

Je ne vois plus personne,

A ma porte nul ne sonne,

Pas même le facteur

Qu’on dit porte-bonheur.

 

Heureux homme j’étais,

Elle sur le sable allongée,

Ces instants délicieux

Brillaient dans nos yeux.

 

Son parfum me déroutait

C’était chaque jour l’été.

Si fort mon cœur battait

J’en pouvais plus, j’espérais.

 

Dans ma vie j’ai eu la guigne,

Comme tant d’autres j’imagine,

Du beau temps par moment,

Du gros temps souvent.

 

Bientôt, c’est sûr, viendra le bilan

Aurais-je vécu à plein temps

Ou seulement à mi-temps ?

Sur terre qu’aurais-je incarné ?

 

Un souffle, une piécette  

Une comète, une historiette ? 

Une simple statistique,

Une figure géométrique ?                                   

 

Aurais-je conservé le même axe

Comme de l’école la syntaxe,

De ma vie bien ordonnée

En 2D ou en 3D ?

 

En hauteur et en profondeur

Et sur la plus grande largeur ?

Du verdict j’ai bien peur

Quand sera venue monheure.

 

Alors ami(e) qui me lit,

Sur ton sofa ou dans ton lit

Je vois se lever ton sourcil

Les mots sont-ils si futiles ?

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La montre et la girouette.

           Jean-Paul A.

J’ai mis ma montre au clou.

 

Elle devait pourtant m’être chère !

Cadeau d’anniversaire,

D’un temps où l’on me souhaitait 

Mon anniversaire.

 

Mais je m’en suis séparé !

Elle avait un gros défaut,

Invisible aux regards furtifs :

Elle donnait l’heure !

 

L’horloger qui en avait conçu

Le mécanisme si précis

N’était pas un poète,

Mais un artisan appliqué,

 

Un maître du temps.

Sa fierté il la tenait 

De la régularité de métronome

Dont la montre faisait preuve.

 

Je trouvais agrément à cette amie fidèle

Qui ne me quittait pas.

Sans doute me rassurait-elle 

De l’angoisse du temps qui passe.

 

Des milliers de rondes plus tard,

Comptabilisées en mois et années,

Libéré de l’inquiétude de vieillir,

J’ai ardemment désiré 

 

Que l’horloger fût un artiste.

Que les trois aiguilles de la montre 

Dansent, échevelées, à leur rythme,

Un temps élastique ! Relatif !

 

Un temps bonhomme,

Qui ferait plus courts les jours de peine

Et s’attarderait aux heures plus tendres.

Un temps d’humanité !

 

 

Alors j’ai dégrafé puis ôté ma montre,

Massé longuement de ma main droite

Mon poignet gauche meurtri.

Et l’anneau clair sur la peau m’apparut

 

Être la marque ineffable

D’un esclavage au temps.

J’ai alors maudit l’horloger,

Et mis ma montre au clou !

 

Puis j’ai acheté une girouette,

Elle aussi esclave d’un temps,

Soumise à son bon plaisir,

La tête en l’air à tous les vents.

 

Mais un temps insaisissable,

Capricieux par essence,

Rebelle à se compter

Dans une quelconque unité.

 

Elle m’indique mon chemin,

Fait fi de mes journées.

Se joue de mes errances,

Et loue ma liberté.

 

Quand je reviens chez moi,

Elle m’accueille d’un sourire,

Et me fait oublier

L’anneau infâme à mon poignet.

Une larme.

         Letitia S.

Larme d'horloge, 

Larme aux pieds d'argile, 

Ton cœur frémit 

Et mon silence s'emplit

Du temps passé 

À ne pas penser. 

Le silence vagabonde... 

Tic-tac...

Il s'évade 

Et le chant monte

Des tréfonds de l'océan, 

Quand la goutte se propage

Elle embrasse le monde. 

Larme sauvage

Se pose sans bruit, 

Et le jour fait place à la nuit 

Sur le coussin de la vie. 

Les larmes de la pendule.

    Emmanuelle T.

Un joli petit village en Touraine, charmant, vert, rieur, c'est là que j'avais été muté comme instituteur en petite section de maternelle. Mes élèves étaient un peu turbulents mais adorables, je ne parlais pas beaucoup, mais faisais mon métier avec passion, encore fragile après la mort brutale de ma femme.

Je regardais souvent la grosse horloge, dans la classe pour me donner du courage, et en fait le temps passait très vite. Mon silence éloquent et sévère était très efficace, mes élèves étaient pendus à mes lèvres, lorsqu'à la fin de la séance, je leur racontais des contes ; je suis sûr qu'ils remarquaient mon silence un peu triste, et ils aimaient ça. Ces petits passages à vide et ce silence leur permettaient de me regarder et de me comprendre à demi-mots pour les plus sages, ils me respectaient eux aussi sans mot dire, et ils ressentaient que cet instituteur était un peu spécial. Entre chaque silence d'un tic-tac un peu bruyant, il y avait mes larmes silencieuses que je m'appliquais à cacher, tant et si bien qu'avec le sourire et la spontanéité des enfants, elles se sont effacées peu à peu pour laisser place à une joie retrouvée.

Quand la pendule s'est arrêtée, je n'ai pas remis de pile, pour ne plus entendre le temps qui passe et vivre pleinement, en laissant les larmes loin derrière moi.  

Le temps de vivre.

       Jean Paul A.

Aux aurores primitives,

            Bercé d’innocence,

Et déjà nu, sans défense,

            En pleurs sur la rive.

Entends-tu gronder le fleuve ?

             Il roule ses mystères,

Colères, vagues amères

            Terrifiantes épreuves.

 

Tu oseras y mettre un pied,

            Aveugle conduite,

Ton soleil à peine au zénith,

            Tu t’y seras noyé.

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La quatrième dimension.

         Chantal L.

Au temps de l’enfance, tableau noir, craie blanche,

On compte les pas, « Un, deux, trois, soleil » !

On mesure aussi la longueur d’avance

Qu’on a à la course sur tous ses pareils !

On apprend déjà ce qu’est la distance.

 

La lune est bien loin, le soleil aussi,

Longueur et largeur de la cour suffisent

Et les dimensions de chaque pupitre :

Ne pas dépasser les limites mises,

Gravées dans le bois, ne pas faire le pitre !

 

Pour la profondeur, il y a la piscine,

Tous les mercredis, en suivant sa ligne !

On se jette à l’eau, tremblant, grelottant,

On fait les mouvements, on s’affole, on crie,

On coule, on remonte, troublé, ébahi !

 

Quelques mois après, on est plus confiant,

On sait bien sauter ou plonger de haut

Et fondre très vite vers le fond de l’eau.

Et l’on grimpe aux arbres, on fait du vélo,

On passe à la toise, on grandit tout l’temps !

 

Et puis un beau jour, c’est la trahison !

La frimousse lisse s’est garnie d’acné,

Les boucles et la frange ont été coupées,

Le buste a forci, la voix a mué !

Qui est donc cet autre qui porte mon nom ?

 

Et les années passent… Messire le Temps,

S’en revient vers nous, en prince volage,

Et dans le miroir nous montre les dents :

« Ta jeunesse est loin, tu as pris de l’âge !

Il est temps, vois-tu, de faire un bilan ! »

 

Nos regards se voilent dans nos yeux plissés,

Nos rides sillonnent nos traits affaissés

Nos frisettes d’ambre perdent leur couleur,

Notre dos se courbe, nos genoux se heurtent,

Nos pas hésitants sont près de flancher…

 

Trop tard pour pleurer, il faut se soumettre,

Conclure au désastre, accepter l’issue :

Ce reflet de nous, même à notre insu

Repos’ra bientôt sous un triste tertre !

Il en va ainsi depuis bien des lustres…

 

Si le corps défaille, à quoi bon lutter ?

Notre esprit alors, en fin politique,

Déclare la guerre à l’humeur morose ;

« Désormais, dit-il, je m’habille en rose ! »

Et l’ardent guerrier brave les caquets.

 

A l’heure où, rêveurs, nous nous oublions,

Le temps se rétracte, face aux souvenirs !

Et si l’on s’ennuie, voilà qu’il s’étire !

Rouleau compresseur des générations,

Il offre un futur aux divagations.

 

Il passe, impavide et recouvre tout,

Les violents faits d’armes, les folles passions,

Les péchés d’orgueil, les cruels dégoûts ;

Il essuie les larmes, console et renoue

Les liens d’amitié ou d’amour profond !

 

Donc, prenons le temps de goûter ensemble

Les joies du passé, celles du présent ;

Et pour l’avenir, parions – mais je tremble,

Sur tous les bonheurs, petits ou très grands !

Il y a si longtemps que nous marchons l’amble !

Pourquoi ont-ils tout changé ?

        Claudine D. 

« … le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard... » Aragon

Je perds mon temps à chercher ce qui me manque,

Un je ne sais quoi… que je ne trouve pas !

Et la vie passe, les jours défilent pendant que tout se transforme autour de moi.

Laissez-moi vous raconter ce qui m’arrive.

Le carrefour de ma rue s’éloigne un peu plus, chaque jour.

Les marches de mon escalier ont poussé d’au moins 10 cm.

Les caractères, dans les journaux, diminuent à vue d’œil !

Aujourd’hui, les jeunes paraissent beaucoup plus jeunes que moi, à leur âge !

J’ai revu une ancienne copine, elle avait tellement vieilli qu’elle ne m'a pas reconnue.

Elle parlait si bas que je ne n’entendais presque rien.

Je réfléchissais à tout cela en faisant ma toilette, ce matin.

Même la qualité des miroirs est moins bonne qu’avant !

Tout fout le camp, je vous dis !

Pourquoi ont-ils tout changé ?

Serais-je la seule à l’avoir remarqué ?

Certains disent qu’écrire, c’est un peu arrêter le temps, alors... s’il n’est pas trop tard…

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