Le message.
André P.
Assis au fond de la nef, il écoutait le chant étouffé des pèlerins assistant aux Complies. Seules les voix des trois moines officiant étaient audibles. Les autres fidèles chantant dans leur masque, il en résultait une sorte de bourdonnement. Dommage, en temps normal la puissance de ces voix à l’unisson aurait rebondi sur les voûtes romanes, fait vibrer les vitraux de Soulages, renvoyé les vibrations vers les fidèles.
Lui, l’athée, le mécréant, s’était laissé entraîner à cet office par une randonneuse avec laquelle il avait échangé quelques mots sur le parvis, quelques minutes plus tôt, alors qu’il appréciait la fraîcheur de la soirée, appuyé au muret qui entoure l'esplanade de l’abbatiale. Heureux d’avoir fini, plutôt tard, son étape, et ne sachant pas encore où il passerait la nuit.
Elle s’était étonnée qu’il ne porte pas La Coquille accrochée à son sac à dos.
Lui s’était étonné de son étonnement. Il semblait que toutes les autres personnes présentes n’aient comme objectif que Le Chemin. Celui de St Jacques, bien sûr. Pas lui. Il était sur un autre parcours, bien moins fréquenté. Et même pas fréquenté du tout.
Quelques jours plus tôt, il avait quitté le Carladez par le sud, et n’avait rencontré aucun autre randonneur depuis. C’était en partie pour cette promesse de solitude qu’il avait choisi cet itinéraire.
C’était aussi pour retrouver les paysages des vacances de son enfance : les pentes du Plomb du Cantal, les ruelles de Mur et l’ancienne maison, les dragons sculptés de Murols, les vignobles du Fel, et aussi revoir la colonie de vacances. Au passage à la chapelle de Manhaval lui étaient revenus les souvenirs de l’amourette d’été avec une jolie monitrice.
Après Conques, il avait prévu de remonter vers le nord, en passant par Cassaniouze, pour atteindre Aurillac, d’où, de TER en TGV et bus, il rentrerait chez lui à Sainte-Honorine-des-Pertes.
Pensif, bercé par la mélodie monotone du chant liturgique, il tournait dans sa tête l’étrange message reçu dans la matinée : « Reviens ! Cette nuit, ton père a repoussé les draps. »
Il avait reçu ce SMS alors qu’il cheminait dans une profonde châtaigneraie. Une longue montée depuis le fond de la vallée du Goul jusqu’au plateau. Malgré la beauté du paysage qui s’était offert à lui ensuite depuis la Croix du Mont où, soufflant et suant, il s’était assis sur la pierre du socle, il avait pesté contre le tracé infernal de ce chemin qui s’avérait bien plus rude qu’il ne l’aurait imaginé.
Qui lui avait envoyé ces quelques mots ? Le numéro affiché lui était inconnu.
Repousser les draps. Personne, à sa connaissance, n’employait plus cette expression. Pour l’avoir entendue dans sa jeunesse, il en connaissait le sens : annonciateur du décès proche de la personne « qui repoussait ».
Qu'allait-il faire ? Rappeler ? Mais il lui faudrait alors se répandre en explications. Il décida alors de répondre au message : « Qui êtes-vous ? De qui parlez-vous ? ». Oui, mais pas tout de suite. Demain matin. Et si, entre-temps, les choses s'étaient accélérées, il aurait un autre message au matin.
Perdu dans sa rêverie, il prit soudain conscience que le silence était revenu dans l'église. Un moine-abbé, le supérieur sans doute, annonça alors qu'exceptionnellement les déambulatoires supérieurs étaient ouverts pour une courte visite nocturne.
Perdu dans sa rêverie, il prit soudain conscience que le silence était revenu dans l'église. Un moine-abbé, le supérieur sans doute, annonça alors qu'exceptionnellement les déambulatoires supérieurs étaient ouverts pour une courte visite nocturne. « Pendant une demi-heure seulement, profitez-en. »
Laissant son sac à dos au pied d’un pilier, confiant dans la garde du Seigneur, il monta l’escalier étroit et raide qui menait là-haut. Très peu de visiteurs du soir étaient montés avec lui. De cette galerie, il pouvait toucher les vitraux, admirer les histoires racontées par les chapiteaux sculptés, plonger son regard dans la nef d’où s’élevaient maintenant les notes des Portes du Pénitencier jouées au petit orgue. Décidément, l’église se modernisait.
Constatant assez vite que le lieu regorgeait de coins sombres, il regretta de n’avoir pas monté son sac. Il se serait bien vu passer la nuit seul dans ce cloître aérien. Et au matin profiter des rayons du soleil traversant les vitraux. A moins qu’il ne pleuve.
Il redescendait à contrecœur quand il buta presque dans la randonneuse dont je parlais plus haut.
- Vous n’avez toujours pas trouvé où dormir ? Venez avec moi. Je vous trouverai bien une petite place.
Emoustillé par ce qu’il pensa être une invitation à d’autres félicités nocturnes, il suivit la quasi-inconnu,e mais déchanta quand le moine posté à l’entrée du Centre d’accueil des Pèlerins le dirigea vers le dortoir réservé aux hommes. Alors, supportant les soupirs et ronflements de ses voisins, il finit par s’endormir en rêvant au ciel constellé de ses nombreuses nuits passées à la belle étoile. Bien évidemment il fut réveillé dès six heures par ses compagnons de la nuit partant assister aux Laudes dans l’église, avant qu’ils ne dévalent la rue pavée, vers le vieux pont, et ne s’attaquent à la rude montée qui suivait, en route vers leur Graal. Sans doute chantant des psaumes pour s’encourager.
Du coup il s’était levé aussi. Pour aller prendre un petit déjeuner au café de l’autre côté de la place.
Il consulta son téléphone : pas de nouveau message. Que devait-il faire ?
Son père était mort à ses yeux depuis longtemps. Mai 68. Dans le chaos général de la France, il avait fait un coming-out surprise, courageux pour l’époque, et, fuyant le domicile conjugal, était parti vivre… avec un prêtre. Incroyable, n’est-ce-pas ? Eh bien non, c’est sa famille !
Son père avait trente-trois ans - l’âge fatidique du Christ - lui en avait huit.
La vie vous offre des coïncidences incroyables : c’était ce même vicaire, alors animateur du patronage du jeudi, qui l’avait éveillé au modélisme ferroviaire, passion qui ne l’avait pas quitté depuis toutes ces années. Il avait même récupéré quelques wagons du train en question, après la démolition du réseau paroissial.
L’absence du père. L’éducation exclusivement par sa mère, sa tante et sa grand-mère. Une enfance entourée de femmes. Même s’il était plutôt solitaire, il pensait qu’il s’en était bien sorti.
Ah zut ! Son café était froid maintenant. Il en commanda un autre - double - prit son téléphone et expédia le message : « Qui êtes-vous ? De qui parlez-vous ? »
Le retour ne se fit pas attendre : « Tu en as mis du temps ! Il a passé hier soir. »
A nouveau, une expression désuète pour annoncer un décès.
Le smartphone vibra à nouveau : « Il aurait aimé te parler. »
Il se sentit tout à coup misérable. Pourquoi n’avait-il jamais repris contact ? Il aurait pu le retrouver assez facilement sans doute. Et on n’était plus dans les années soixante.
Son mobile manifesta une fois encore la réception d’un message : « Jean-Paul, tu aurais dû appeler. »
Emu malgré lui par la communication avec cet inconnu, il répondit simplement :
« Il y a erreur, moi, c’est Raymond. »
Soulagé, il entreprit de siroter le nouveau café que le serveur venait de lui apporter.
Ce soir, il dormirait à Montsalvy.
Blessure, Peinture, Ecriture
Michèle J.
Je me souviens de cette petite école où j'entrai pour la première fois le cœur serré. La cour était jonchée de feuilles, de jolies feuilles de platanes dorées, certaines étaient encore bordées de vert.
Nous étions en automne. La maîtresse, ce jour-là, demanda aux élèves de ramasser quelques feuilles, afin que nous puissions les dessiner et les colorier. J'étais ravie ! C'est ainsi que je découvris l'essentiel pour moi, « le beau, la beauté des couleurs », couleurs de l'automne chaudes et enflammées, puis celles des quatre saisons, celles de la vie sur la terre. L'automne est ma saison préférée ; ainsi, chaque année, je compose une nature morte, décoration éphémère, faite de jolies feuilles automnales, de marrons et de leurs coquilles piquantes, glanés ici où là, de pommes de pins, de glands et de mousse que je dispose sur une petite table.
Bien des années plus tard, au collège, lors d'un cours de dessin, notre professeur nous donna comme devoir une représentation d'un tableau d'un peintre connu, à réaliser chez nous. La photo que je tenais entre mes doigts représentait un verger, « Le verger » de Camille Pissaro. C'est ainsi que je fis la connaissance de ce monsieur ! Après avoir longuement observé l'image, celle-ci me plut. Ce qui me parut simple, ne l'était en réalité pas ! Je me souviens y avoir travaillé ardemment tout un dimanche, et le soir, très contente, je montrai à mon père ma petite peinture : « C'est bien, Michèle, c'est beau ! » me dit-il souriant. J'étais fière, le professeur sourit aussi.
A cette époque, j'eus l'occasion plusieurs fois de visiter quelques pages d'histoire au musée du Louvre. J'en ressortais toujours éblouie et impressionnée par la beauté des œuvres. J'étais emballée ! Mes préférences allaient toujours vers la peinture et la sculpture.
La vie continuait, les frères et sœurs grandissaient, certains prirent leur envol, d'autres se marièrent.
Moi, je ne pensais pas au mariage, je vivais, j'avais beaucoup de copains et de copines issus « des quatre vents » de la planète, j'appris beaucoup à leur contact. N'étant plus étudiante, je travaillais, le rythme changea. Je coiffai la sainte Catherine. Puis la vie me sépara de tous mes amis.
Je vécus dans une bulle une quinzaine d'années, m'occupant avec amour de mes deux enfants et de ma maison. Puis les temps changèrent, le ciel s'assombrit, déçue, rongée par la douleur, je prenais alors un pinceau, je lazurais ou peignais des poutres, histoire de me changer les idées. Lorsqu' un jour, je repensai soudain à une toute autre peinture, celle que j'avais aimée dans un autre temps.
C'est ainsi que je m'inscrivis au conservatoire de Blois.
La peinture sur soie fut une vraie découverte pour moi. C'était beau, et telle l'aquarelle, il fallait travailler vite. A l'initiative d' une amie, et avec la permission de mon époux, nous allâmes exposer nos œuvres à Paris quelques jours, dans la galerie marchande du palais des congrès. Notre stand était bien coloré et agréable à regarder. Beaucoup de touristes de passage s’arrêtaient, le terminal d’Air France était tout proche.
Le soir, nous étions un peu étourdies de fatigue. J'étais heureuse, une petite fenêtre s'était ouverte dans ma bulle, tel un coquillage entrouvert au fond de la mer. Cependant, je restais inquiète, car j'avais laissé les enfants à la charge de mon mari ! Une autre histoire ! Mais peindre sur différentes soies pour confectionner des foulards, écharpes de mousseline, des cravates de soie sauvage, restait un loisir, la concurrence était rude. Je peignis alors de petits tableaux sur soie, un peu naïfs certes, mais j'y prenais un grand plaisir ! Blessure morale et tristesse m'avaient conduite vers un nouveau chemin, la Peinture, et permis de surmonter mes soucis.
L'année d'après, je m'inscrivis à la peinture à l'huile. D'emblée, le professeur me fit choisir un tableau que je devais reproduire sur une toile avant de peindre. Elle m'expliqua comment me servir des carreaux pour agrandir un motif. Je choisis alors un tableau de Géricault, intitulé « Le naufragé du radeau de la Méduse ». Pourquoi ce choix ? Je ne sais pas. Le tableau est sombre ! Sans doute fallait- il y voir un rapport au temps présent !
« Si vous ratez le rocher, vous peindrez du ciel à la place », ce furent les mots que le professeur prononça.
Le dimanche, je m'installai sur la table de cuisine et, concentrée, je peignais, je m'appliquais et ne pensais plus qu'à ma peinture. Mon mari, passant derrière moi, s'exclama : « Mais où as-tu appris à peindre ? ». Ce fut un compliment inattendu ! Le rocher était réussi, et beau.
Ce premier tableau en entraîna un autre ; mon choix se porta sans le vouloir sur une autre marine peinte par William Turner, « Funérailles en mer ». Celui-ci fut peint au couteau.
Le vent tourna, je dus abandonner la peinture, et me remis aux études, après une interruption de neuf années de vie professionnelle durant lesquelles je pus élever mes enfants. Mais la terre avait continué de tourner, et la Science avait énormément progressé. Je devais me remettre dans le bain.
Durant toutes ces dernières années, la solitude aidant, je peignis quelques petites toiles, souvenirs de vacances. Toutes ont un point commun : l'eau, la mer, les lacs et rivières.
La peinture m'aida beaucoup, m'ouvrit une nouvelle perspective dans la vie, en me menant vers une route plus ensoleillée, celle de l'évasion que je franchis allègrement.
Aujourd'hui, je me pose une question : Peinture ou Ecriture ? Entre les deux, mon cœur balance !
Ce qui est certain, c'est que Blessure, Peinture, Ecriture sont des mots qui vont très bien ensemble ! N'est-ce pas ?
Quelques perles
Michèle P.
Il y avait eu ce grain de sable, cet éclat minuscule de rocher en travers de son chemin, et elle s’était refermée comme une huître, attendant que le temps fasse son œuvre, colmate, somme toute.
- C’est du passé, Constance, dit Hélène. Ne te renferme pas comme ça.
Pourtant Constance n’était pas d’un tempérament à se replier sur elle-même. De nature fougueuse même, trahissant son prénom, elle avait plutôt dévoré la vie à pleines dents, multiplié les rencontres, bravé les interdits, se riant de tous les préceptes moraux. Il faut dire qu’elle avait eu du temps à rattraper, tant d’années passées à l’écart du monde, à œuvrer pour sa survie. Et puis un jour la rencontre de Paul qui s’était faite alors qu’elle n’y songeait pas, ce discours partagé, ces mots qui entrent en votre âme, épousent votre corps, votre peau, comme une douce pluie pénétrante…
- C’est du passé, répéta Hélène, sa grande amie qui avait bien connu Paul « autrefois ». Tout est toujours possible, et devant soi. Tu es pleine d’énergie, de dynamisme, et le charme ne t’a pas quittée !
- Mouais, répondait inlassablement Constance. Quelque chose s’est brisé, tu sais, je pensais tellement que l’amour, le vrai, quand on l’avait conquis, acquis, c’était pour toujours. Belle illusion entretenue dans l’enfance par les contes stupides pour petite fille, le Prince Charmant qui vous aime envers et contre tout… Bon, maintenant je ne sais plus faire, et puis j’aurais trop peur que tout s’évanouisse à nouveau. C’est ma liberté que j’y perdrais.
Hélène sourit, regardant son portable, comme le veut désormais le temps qui passe aujourd’hui à coups de de consultations d’I-phone.
- Il faut que j’y aille, ma grande !
Elle quitte sa chaise, embrasse Constance – ou plutôt non, elle la salue, à un mètre de distance, coutume qui s’est installée au début du XXIème siècle.
Elle s’apprête à partir à son tour, repousse sa chaise, quand elle se ravise soudain, se rassoit.
- Non, c’est le moment ou jamais, si je ne mets pas ces mots sur le papier, si je ne laisse pas courir ma plume…
Elle écrit, elle s’ouvre, là, en plein air, au milieu du bruit de la cité. La porte s’ouvre sur les silhouettes, les lieux, d’un passé enfoui, d’une enfance qui semble si présente. Non, elle n’a rien oublié. Ce n’est d’ailleurs pas sa mémoire qui parle, c’est cette cheminée, c’est cette porte de ferme à deux battants, cette cour, ce buis qui sont là. Ils ne l’ont jamais quittée. Elle va les dire, ce sont eux qui la constituent. Elle n’est pas seule. Elle peut retrouver les êtres chers gardés au fond d’elle-même à ses côtés.
De la blessure du temps s’écoulent les mots, comme ils sont doux, comme ils font du bien quand ils affleurent et se posent là, recouvrant le papier d’une réalité autre, mais aussi vraie que la vraie. Quand ils lui plaisent, ils se font de nacre, « comme une perle », se dit-elle, une jolie perle, surgie, lisse, ronde et brillante, de la blessure de l’huître.
- Voilà ! C’est deux euros, Madame, le café ! »
Constance enfourche sa bicyclette, le cœur vibrant, l’air est doux et se respire, même en ces temps masqués des années 20, les arbres dans le petit square bruissent légèrement. Elle va remonter, dans la beauté du crépuscule naissant. La vie continue. Sur l’écrin du passé, le présent brille encore.
Plus tard, beaucoup plus tard, elle rira quand Hélène, se prêtant à une relecture des textes de son amie, lui dira :
- Pas mal, ton ouvrage, Constance ! Quelques perles, tout de même, qu’il faudrait éviter !
Meurtrissures.
Thérèse L.
Ecrire pour délirer à travers un texte...
Partager son plaisir de lecture et d'écoute.
Quand on est content de soi, c'est souvent que l'on est moyen, moyen...
Si on n'est pas sûr, on a plus de chance de passer la rampe !
Livrer ses émotions et ses souvenirs, ce n'est pas forcément naturel.
Il faut apprécier son auditoire et avoir confiance en lui.
Les idées arrivent à l'esprit, en se bousculant, par bouffées.
Les flux sont peu maîtrisables.
Les saisir est un vrai sport !
Enfin, plus on a subi de meurtrissures,
Plus on peut avoir envie de raconter ses souvenirs dans des récits inédits.
S'il vous plaît, dessinez-moi une histoire !
La maîtresse d’école.
Francine V.
Du haut de mes quatre ans, je regarde la jolie jeune fille blonde qui vient de m'apparaître derrière une porte minuscule renfermant un petit studio situé sous les toits d'une grande bâtisse. Elle me fascine par la blancheur de sa peau, par l'éclat de ses yeux bleus et les reflets d'or de ses cheveux. Entre toutes, c’est celle qui a fait chavirer le cœur de Régis, mon cousin préféré. Inconnue hier, aujourd'hui, elle penche son visage sur moi et me caresse doucement la joue. Troublée par cet élan de gentillesse, je baisse mon regard vers le reflet brillant de mes souliers vernis, chaussés pour l’occasion. Doucement, elle me relève le menton, plonge son regard clair dans le mien, et me dit en souriant :
- Je m’appelle Danielle, je suis institutrice, et bientôt, nous serons cousines!
Impressionnée par cette nouvelle maîtresse, qui était là, perchée devant moi, je n'osais dire un mot. Pourtant, cette surprenante cousine allait prendre une grande place dans ma vie de petite fille, et bien plus tard. Mais cela, je l'ignorais encore...
Ils se sont trouvés dans un élan de musique, parmi la foule qui riait et qui dansait. C'était un soir de fête, à un bal de campagne, sous un ciel étoilé. Il avait suffi d'un seul regard pour que Régis tombe amoureux de Danielle. Ensemble, ils ont choisi leur demeure à Liffol-le-Grand, un petit village, connu à l'époque pour son industrie du siège et du meuble de style, situé au sud-ouest des Vosges. C'est là que mon cousin a grandi. Fils et neveu d'artisans, il avait observé et écouté les instructions des anciens. Rapidement habile de ses mains, il a transformé cette ancienne bâtisse en une coquette villa, et y a créé au fil du temps de nombreuses dépendances. Danielle, fille de la campagne, de ses gestes experts, a fait naître un jardin ravissant d’un coin de terre démuni de charme. Au centre, au bout de la verrière garnie de livres et de semis, Régis a ajouté une piscine décorée de mosaïque bleue.
Je tends l'oreille, j'y entends le concert des oiseaux qui saluent le lever du jour et le bruit des culbutes dans l'eau claire, qui rafraîchit famille et amis après un bon repas à l'ombre d'une tonnelle fleurie.
Mais aujourd’hui, ces jours heureux ont fait place à une vie terne. Le beau jardin a perdu ses attraits. La piscine est vide, les fleurs sont flétries. A travers les carreaux de la verrière, les livres immobiles restent abandonnés. C'est un incroyable silence. Après un lourd combat contre la maladie, le gong a retenti : épuisé de tant de souffrance, le cœur de Danielle a cessé de battre.
A l'intérieur de chaque pièce, je perçois désormais le calme qui règne dans la grande maison. J'observe autour de moi, et certains souvenirs se dessinent dans une lueur animée de rires, de chants, de jeux, d’aventures et de joie de vivre.
Depuis le décès de Maman, à chaque période de congés scolaires, je prenais la micheline, un autorail rouge et jaune de Nancy où je résidais, pour me rendre à Liffol-le-Grand. Au coup de sifflet qui indiquait le terminus, c'est tout sourire que je descendais les hautes marches de la machine fumante. Sur le quai de fortune, je courais radieuse en apercevant mon oncle Jean, entouré de mes tantines Anne-Marie et Odette, respectivement père, mère et tante de Régis, tous heureux de me recevoir pour les grandes vacances.
Je logeais principalement dans leur modeste maison où baignaient mille senteurs. La délicate odeur de cire qui faisait reluire les beaux meubles en chêne massif, fabriqués sur mesure, et aussi celle du café mêlé de chicorée, filtré dans un vieux bas de nylon récupéré par les tantines. A l'époque on ne jetait rien, et cela me fut intelligemment inculqué.
Je dormais dans une petite chambre perchée au-dessus du grenier. Elle était meublée d'un grand lit en chêne sculpté recouvert d'un gros édredon rose. A côté, une table de nuit du même bois joliment parée d'un napperon de dentelle blanche où était posée une lampe de chevet en opaline blanche. Une commode rustique au-dessus marbré servait à ranger toutes mes affaires. J'ouvrais en grand la petite fenêtre qui donnait sur le clocher de l'église. Il fallait avoir un sommeil profond car la grosse cloche y tintait tous les quarts d'heure, même la nuit. Un peu plus bas, sur un banc, côte à côte, deux vieilles femmes bavardaient en louchant sur leurs aiguilles dont naissait, petit à petit, une manche ou un dos de pull en laine pour l'hiver. Un peu plus loin, la fontaine où chaque jour, nous allions puiser l'eau fraîche pour les repas de la journée. Les tantines attendaient dans la cuisine qui embaumait la tarte à la mirabelle, elle se confiaient les derniers potins qu'elles avaient pu saisir durant la tournée du laitier. En attendant la venue de Danielle, je les accompagnais aux clapiers où nous donnions à manger aux lapins. Chaque matin, devant mon bol de café au lait, j'observais le balancier de la grande horloge en guettant la position de l'aiguille qui m'indiquerait l'heure où Danielle avait l'habitude d'arriver. Enfin, elle entrait, comme d'habitude les bras encombrés d'un premier panier de linge à repriser, et d'un second, vide. Rapidement, il allait se remplir de bons légumes du jardin. En sa compagnie, mes vacances scolaires s'égayaient alors par la lecture de bandes dessinées, la broderie, le dessin, le coloriage, la peinture, l'écriture, le chant, les récitations, et les promenades en forêt.
J'avais six ans lorsque le rythme des congés scolaires se partagea entre la maison de mon oncle et mes tantines, et celle de Régis et Danielle qui se situait une rue plus haut. Je n’étais qu’une fillette subitement privée de l'affection d’une maman. Dans ce cadre familial, on m'apportait tendresse, soins et réconfort. Toi, ma chère Danielle, tu m’as aussitôt ouvert tes bras, comme une grande sœur. Avec Régis, vous m'avez accueillie dans votre vie de jeune couple, devenue mon refuge le temps des vacances.
Tu aimais me conduire jusqu’à ton école et j’en étais heureuse. D'un tour de clé, la porte s'ouvrait sur la salle de classe qui embaumait l'odeur spéciale de l’encre et du papier. Je prenais plaisir à piocher dans la boîte à craies multicolores posée juste en dessous du grand tableau noir, et avec prudence, tu me laissais monter sur le tabouret, et petit à petit, le tableau nu s’habillait d'un artifice de dessins nuancés. J'admirais aussi la haute pile de cahiers posée sur ton bureau. Tu m'asseyais sur ton siège, surélevé d'une pile de livres, tu posais devant moi une feuille à carreaux, un grand buvard rose, et d'une main malhabile, j'écrivais de belles lettres à l'encre rouge. Puis la magie opérait, je fermais les yeux et en un bref instant, je devenais la maîtresse d'école, le rêve de la plupart des petites filles. La classe s'animait des verbiages d'élèves imaginaires, vêtus de blouses grises dont les gestes désordonnés s'animaient face à moi. Pour faire taire cette pagaille, haut et fort je m'exprimais :
"Silence ! Ouvrez, vos cahiers du jour et écrivez : Je ne dois pas bavarder pendant la classe."
Danielle, d'un air rieur, m'observait en cachette. Je l'entends dire encore :
"A copier dix fois avec application !"
Puis le temps a défilé, emportant avec lui ces moments chers à mon cœur. La fillette que j’étais grandissait sous des jours de faible lumière, des jours obscurs, des jours de tourmente et de désespoir. Démunie totalement d'affection, le cœur enflé de souffrance, ma vie sombrait peu à peu dans l'angoisse et le dégoût. Je taisais alors ce temps parsemé d'épreuves que je devais affronter seule et en silence. Les propos d'une cousine pèsent peu à l'égard de l'autorité d'un père que je parvenais toujours à couvrir et à chérir dans les moments où le démon cessait de le posséder.
Bien des années se sont passées avant de retrouver à nouveau les jours enchantés de mon enfance. Avec confiance, j'ai épanché sur toi, ma chère Danielle, ma sœur de cœur, mes peines et mes douleurs. Tu m'as réconfortée, tu as pansé mes blessures, apaisé les douleurs du passé. Trop vite, la maladie t'a happée, comme un rapace qui saisit brutalement sa proie. Malgré le mal qui se diffusait en toi, même en période de souffrance, tu continuais de sourire. Tu as résisté jusqu'à la dernière heure, sans jamais te plaindre. Ce jour d'été, ce jour brûlant, je t'ai lâché la main, je suis repartie dévastée d'angoisse car je sentais que ce jour était le dernier et que j'allais te perdre pour toujours.
Et au-delà ? Je l'ignore, le sommeil éternel, le néant, le vide, le calme, la légèreté du corps qui se déplace en apesanteur, dépouillé de douleurs et de souffrance. Peut-être le paradis en quelque sorte, vers lequel le corps est transporté, vers la lumière incandescente, chaude de tendresse et vibrante d'amour. Tu fais partie de ces belles personnes qui le méritent car tu as réalisé ton lot de bienfaisance sur terre. Tu seras quelquefois présente dans les rêves qui traverseront les nuits, comme passent les anges. En silence. Tu effleureras avec légèreté notre esprit en sommeil, tu nous berceras de ton aile protectrice pour nous abandonner au matin, sereins et reposés. Au réveil, ton cœur continuera de battre dans le nôtre.
Tous nos souvenirs secrets sont enfermés dans un écrin de velours, précieux comme une perle rare et dont je suis la seule à détenir la clé.
Attention
A ne pas éteindre
En toi
Le soleil
F.J.Temple
Ondine
Jean Paul A.
Divine, elle émerge de l’océan,
Ses pas semblent survoler la grève.
Sculptée de nacre par les éléments,
Elle offre son corps de nouvelle Eve.
Ses cheveux ondulants et fantasques,
Comme la traîne d’une comète,
S’abandonnent, vaincus, aux bourrasques
Qui lui font un cortège de fête.
C’est l’instant où la raison divague,
Emportée dans une ardente brume,
Quand sa course folle sur la vague
Soulève des arabesques d’écume.
Il n’est pas beauté plus désirable,
Perle d’or d’une conque de Vénus
Au galbe parfait, incomparable,
Eclatante au soleil de Sirius.
Perle !
Nicole D.
Perle, mot joli, encore plus joli, si je le marie ainsi :
- perle fine, perle de rosée, perle de pluie, perle nacrée et … je rêve….
- perle de Tahiti, perle du Japon et…je pars….
- perle rare, perle fantaisie, perle de culture et… j’en ai envie…
Le mot joli invite à la beauté. Mais la beauté peut naître d’un mal comme la perle naît d’une blessure de l’huître.
Qui mieux que Baudelaire a chanté cette ambiguïté ?
Je vais illustrer mon propos d’extraits de l’Hymne à la Beauté du recueil « Les Fleurs du Mal » :
« Tu soutiens dans ton œil le couchant et l’aurore ;
Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui fait le héros lâche et l’enfant courageux.
Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?
Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.
Tu marches sur les morts, Beauté, dont tu te moques ;
De tes bijoux, l’Horreur n’est pas le moins charmant,
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement. »
Et, le poète en détresse a évoqué la douleur dans ces rimes célèbres :
« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille,
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche. »
Et parce qu’ils étaient en détresse des poètes, peintres, sculpteurs, musicien ont créé des œuvres d’une extraordinaire beauté….. Un crédit pour l’Humanité….
D’âmes sensibles blessées, perdues dans l’abîme,
Naissent des chefs d’œuvres d’une beauté sublime.
Sagesse
Jean-Paul A.
Ô, toi la fille sage, à l’ardeur contenue,
Qui peuple tes rêves de chimères défendues,
Qui laisse ton cœur en jachère,
Pour échapper, craintive, aux flèches de Cupidon,
Te préserver en vain de l’ultime déraison,
Ignorer de l’amour ses mystères,
Ignorer de l’amour ses mystères.
Tu t’éveilleras, un matin de grand soleil,
Interdite, chavirée, d’une exaltation sans pareille,
Le feu à tes pensées et tes sens,
Allumé par cet homme, dont tu ferais un dieu,
Rencontré au détour d’un hasard bienheureux,
Et qui te laissa sans défense,
Et qui te laissa sans défense.
Laisse-toi emporter par ce fougueux élan,
Qu’importe s’il te dure un mois, six mois, vingt ans,
Et peut-être la vie entière,
La marguerite compte les pétales qu’on y met,
La perle ne s’érode qu’aux froids frimas de mai,
Quand l’amour met le pied à terre,
Quand l’amour met le pied à terre.
Ne va pas t’enfermer dans une peine de cœur,
Ta vie est plus précieuse qu’une fontaine à pleurs,
Refuse de souffrir d’une absence,
C’est l’éternelle quête d’un doux septième ciel,
C’est la vie où l’abeille vient butiner son miel,
L’émoi qui gouverne nos sens,
L’émoi qui gouverne nos sens.
A l'origine était la mer.
Laeticia S.
Je suis née de sa souffrance.
J’ai jailli de ses entrailles et je ne la voyais même pas, cette huître aux cris sourds, les yeux écarquillés, le râle souffreteux, verdâtre. Tout ça pour quoi ?
Pour cet infime petit bijou, d’une blancheur céleste, qui vit recroquevillé, fermé à sa douleur à elle, d’une rondeur certes parfaite, un poupon nacré, égoïste, qui n’a qu’une seule envie, se délecter encore une fois de son jus, attiré par son odeur lactée nourricière qui l’enveloppe comme un cocon.
Je suis la chair de sa chair.
Je l’ai déchirée, doucement, sans me presser, juste assez pour montrer le bout de mon nez perlé. Il a fallu la recoudre, cette pauvre huître meurtrie, épisiotomée*, encore secouée des soubresauts de l’assaut, et toute contractée.
Mais quelle merveille ! Quel monstre de pureté saline ! Cette petite beauté est restée accrochée des heures ! Impossible de lui faire lâcher prise, comme si elle s’était auto-greffée à l’intérieur. Une telle splendeur vaut bien des sacrifices, quelques déchirures, égratignures, hurlements rauques de douleur, des mois à se faire vampiriser, à nourrir en son sein la minéralité ultime, à se liquéfier pour elle !
J’ai surfé sur la vague intime, une poche d’eau frémissante, légèrement tiède, qui a englouti ce mollusque essoufflé qui m’a donné vie, qui l’a souillé de son flux attendri, venant asperger le bas de ses mollets. Une pause, un petit répit. Avant que la marée monte à nouveau, plus fort, toujours plus haut, rythmée par le tambour de lune, éclairée de sa moiteur blafarde. L’orchestration est réussie, les sonates de la nuit ont annoncé ma venue en fanfare.
Je suis la perle de ses yeux, de ses nuits, de ses envies. Je suis la petite goutte de pluie éclairée par le soleil dans laquelle brillent le rouge et le bleu ciel, l’infini et le sang éternel.
Sans toi, mon huître, je ne suis rien. Je ne le sais pas encore, mais je te le dois bien.
*néologisme
Les blessures d’enfance peuvent-elles cicatriser ?
Fernand L.
Nous étions reçus à l’examen d’entrée en sixième. Paul était-il vraiment heureux de ce résultat ? En ce début d’année scolaire, nous nous sommes très vite liés d’amitié ; tout comme moi, il était timide ; un autre point commun nous rapprochait, notre origine modeste. En 1947, il n’était pas évident de poursuivre des études secondaires ; très tôt il fallait aider les parents et gagner sa vie. Dans le collège de cette petite ville portuaire, la plupart des enfants venaient d’un milieu aisé.
Le père de Paul était ouvrier maçon, et sa mère femme de ménage. Ils louaient une maison à la campagne sans confort, à deux kilomètres de la ville, avec un jardin potager, un poulailler et un clapier. Paul avait deux frères, l’un âgé de neuf ans et l’aîné âgé de quatorze ans ; celui-ci, après obtention du certificat d’études embarqua comme mousse sur un chalutier. Paul était un élève brillant, remarqué par le directeur de l’école communale, qui convainquit ses parents de le laisser entrer au collège ; il deviendrait demi-pensionnaire et obtiendrait une petite bourse pour l’achat du matériel scolaire. Leur accord, difficile à obtenir, fut tout de même conclu après une longue discussion.
Paul se tenait à l’écart des autres élèves car il se sentait observé, raillé sur la modestie de ses vêtements, sur ses chaussures râpées et trop usagées pour résister parfois au décollement des semelles ; les culottes étaient courtes, hiver comme été ; l’absence de sous-vêtements fut l’objet d’une remarque d’un grand, le jour où, accidentellement, il avait déchiré son fond de culotte.
La vie en classe se compliquait parfois pour Paul ; il en fut ainsi lorsque le professeur de français organisa un concours de récitation entre les élèves ; il imposa un poème, ajouta que les élèves devaient choisir librement un second poème, qui ne figurait pas dans le livre de classe. Paul n’osa pas m’avouer qu’il n’y avait aucun livre chez lui ; il demanda quelques centimes à sa mère et courut dans une brocante et ne dénicha qu’un livre dans lequel ne figurait aucun texte d’un poète connu ; ce lui fut reproché par le professeur qui ne le classa que deuxième. Paul perdit ainsi l’occasion d’obtenir le prix, un recueil de poèmes de Victor Hugo. Il en pleura de déception, mais aussi de rage.
Ce fut encore compliqué, lorsque Serge, fils de pharmacien, qui était aussi l’un de mes amis, nous invita tous deux, un samedi après-midi, chez lui. Paul déclina l’invitation en précisant qu’il lui fallait aider ses parents ; c’était vrai, mais surtout il savait qu’il ne pourrait jamais rendre l’invitation, même si ses parents avaient été d’accord, ce dont il doutait d’ailleurs. Il n’osa pas avouer que de multiples tâches occupaient ses samedis.
Nous prenions le temps de marcher ensemble en dehors des heures de classe, et il m’expliqua ses difficultés d’adaptation avec les élèves de milieux aisés : pharmaciens, médecins ou armateurs. Je compris vite que sa vie d’enfant était faite de petites humiliations, de blessures que ne ressentaient pas ses parents. Il me parla en particulier du samedi, qui pour lui était le jour du charbon ; il se rendait avec son jeune frère sur le port, tirant une vieille poussette ; il se plaçait à un endroit stratégique où les petits camions chargés de boulets de coke perdaient une partie de leur cargaison dans un virage très serré; la poussette remplie, ils regagnaient leur maison. Parfois il apercevait au loin un élève de sa classe ; il se précipitait alors avec son frère pour se cacher derrière une cabane du port et ne pas être vu.
La deuxième corvée du samedi consistait à remplir deux grands sacs de pissenlits et d’herbes diverses pour des lapins nombreux et voraces ; cette dernière tâche n’était pas réservée au seul samedi ; il devait s’y rendre avec son frère dès qu’il avait un peu de temps libre. Il me dit aussi qu’après les moissons, il glanait dans les champs de blés. Il ajouta qu’il n’était jamais parti en vacances.
Je quittai le collège avant la fin de l’année scolaire, mon père obtint une nouvelle affectation. J’espère, dis-je à Paul, que nous pourrons nous revoir ; je promis de lui écrire régulièrement, il en fit de même. Qui des deux oublia une fois, puis deux fois d’écrire à l’autre ? Je pense que ce fut Paul. Les derniers courriers montraient que tout allait bien pour sa scolarité, mais il restait silencieux sur sa vie de chaque jour.
Neuf années plus tard mon père fut de nouveau muté dans la ville de Paul. J’avais vingt ans, je revis le fils du pharmacien, tous deux étions en première année universitaire. Il m’apprit que Paul avait obtenu brillamment ses deux baccalauréats, dont le deuxième en section « Math élem » ; il était maintenant au lycée Louis-le-Grand à Paris en « Math spé » pour essayer d’intégrer une école d’ingénieurs. Il ajouta que les parents de Paul étaient fiers de la réussite de leur fils.
J’étais heureux des résultats de Paul. Cependant, si je l’avais revu, aurais-je eu le courage de lui demander si ce très beau parcours scolaire allait ou non contribuer à la cicatrisation des blessures de son enfance ; et m’aurait-il répondu ?
Peut-être ! Peut-être pas !
Jean Ferrat n’a-t’il pas écrit : « Nul ne guérit de son enfance. »
Hirica.
Chantal S.
Noire était la couleur de l’océan. Noire la couleur du ciel. Noire la couleur de la destinée des terres et des mers en ce jour funeste. Mais le lendemain, immuable, les premières lueurs apparurent et l’astre prodigieux s’est élevé, fidèle, éternel pour que la magie de sa lumière se répande sur les décombres, les ruines et la mort. Et reviendra l’espoir…
Ces jours derniers, peu de plongeurs s’étaient aventurés dans les eaux du lagon. Le temps n’était pas propice à l’immersion de ces garçons courageux et fougueux qui, à la seule force de leurs bras et de leurs jambes, descendent à trente mètres de profondeur pour nous visiter.
Il régnait près de notre île, sur la montagne et sur les flots un silence inquiétant, une touffeur inhabituelle, une atmosphère électrique, étrange, qui nous perturbait : L’effet papillon. Juste un battement d’ailes pour provoquer peut-être un déluge, bien au-delà.
Nous étions le 11 Mars 2011. Un terrible tsunami dévastait le Nord Est du Japon. J’étais seulement à quelques miles de la catastrophe, calme et paisible comme notre atoll qui rayonnait avec confiance parmi les îlots du Pacifique.
Je m’appelle Hirica. Je suis une huitre perlière, joyeuse et enchantée d’exister dans un habitat paradisiaque avec les amies de mon espèces et bien d’autres.
Nous ignorions toutes que le démon pouvait se manifestait du fond des Mers en une redoutable éruption volcanique provoquant des flots déchaînés, des vents exterminateurs et un déluge qui nous engloutissaient. Les blessures furent telles que je perdis connaissance. Une souffrance terrible. Mais j’ai survécu, mes amies aussi.
« Hirica ma belle, » me disait Simon, mon plongeur préféré, mon ami :
« Un cocon de nacre te protège. Tes reflets sont si lumineux, et ton parfum délicat embaume comme un bouquet de tiaré. Tu écriras ton histoire en façonnant la plus magnifique perle noire de l’Océanie et nous l’offrirons, Hirica, à l’enfant né dans le chaos, ce premier enfant qui a vu le jour dans la mangrove du Japon, le pays de l’éternel printemps.
Histoire de géo-évolution…
Martine B.
Lorsque je suis arrivée au collège, j’étais une élève attentive et appliquée. Très attentive, et très appliquée ! Je passais beaucoup de temps à faire mes devoirs et j’obtenais facilement de bonnes notes, ce qui me rassurait et rendait mes parents fiers.
Je me souviens de mon prof de Français, Monsieur Colin, qui nous avait donné une rédaction sur le thème de l’avarice : j’avais écrit un texte sur une copine peu prêteuse – l’Harpagon II du collège - qui avait un jour refusé de m’avancer un ticket alors que j’avais malencontreusement égaré ma carte de bus, et je me rappelle encore que mon histoire commençait par : « Et voilà, cela recommençait ! ». Lors de la correction, il n’avait pas tari d’éloges à propos de mon devoir au point que j’avais piqué mon fard de peur que les autres élèves ne me traitent de fayote…
Et puis Madame Léveillé, ma prof d’Anglais, avait proposé à mes parents de m’envoyer en Angleterre avec sa propre fille « pour mettre en application mes rapides et excellents apprentissages »…
Bref j’étais sur un petit nuage…
Pendant mes loisirs je lisais beaucoup, j’étais curieuse de tout, et j’aimais surtout faire l’école à mes poupées, qui, assises sur les marches de l’escalier comme dans un amphi pour mieux m’écouter, bavaient devant mon savoir évidemment encyclopédique… La meilleure de toutes, juste devant moi, était une certaine Nicole, que ma marraine m’avait offerte et que j’adorais. Son petit cahier était toujours parfait, et bien sûr elle avait droit à tous les compliments possibles.
Et moi, je régnais sur cette petite classe avec délectation !
Une vraie petite fille modèle ? Pas vraiment si j’en crois les incessantes récriminations de mon frère qui me traitait toujours de petite peste…
Mais ça, c’était avant… car bientôt s’annonça la fin du monde !
En quatrième j’eus de nouveaux professeurs, notamment en français et en histoire-géo.
Monsieur Thouvenot, le prof de français, était un original planant toujours dans un monde à part. De rares cheveux en bataille, un vieux costume crasseux et sans forme, une cravate tachée fixée avec un trombone, il arrivait en classe toujours en retard, avec un cartable débordant de livres dans chaque main. Il s’écroulait alors sur sa chaise, et nous exposait les raisons de son retard : à cause d’une fuite d’eau, d’un problème électrique, de sa femme encore enceinte ou de sa ribambelle d’enfants…
Il était féru de poésie et nous faisait apprendre les plus beaux poèmes de François Villon, Victor Hugo ou Baudelaire. A un bon élève qui savait le texte par cœur, mais le récitait sans la moindre nuance d’émotions, il mettait un 20/20. A celui ou celle qui le déclamait avec ses tripes comme un étudiant du Cours Simon, il disait : «Ah ! Vous, mon petit, vous êtes entré dans l’art, vous méritez 23/20 !
Et de nous expliquer la césure en nous narrant César et la dernière césarienne de sa femme…
Une autre de ses marottes était la conjugaison. Une autre encore la SNCF. Il avait donc classé tous les verbes selon un système complexe de voies ferroviaires : Je me souviens des verbes du 1er groupe qui appartenaient aux voies 111 à 115, le verbe aller à la voie 232, par je ne sais plus quel raisonnement loufoque.
Comme devoir, une fois par trimestre quand le prof principal réclamait des notes, il nous donnait des sujets de rédaction tels : « Ecrivez un poème sur une locomotive en utilisant des verbes des voies 212 à 230 » ou bien « Décrivez un séjour au Mont Olympe en empruntant la voie 111. »
Lorsqu’il nous rendait les copies annotées dans tous les coins d’observations incompréhensibles sur les verbes des voies x ou y, tout le monde avait une note entre 17 et 19, le principal ayant fait quelques remarques quand nous avions tous 20.
Mais je savais bien que ces trop bons résultats sur les bulletins de note n’avaient aucune valeur, et lorsque je voyais ce que faisaient d’autres copines dans d’autres classes avec d’autres profs, j’avais l’impression qu’un abîme se creusait entre moi et la perfection…
J’ai eu Monsieur Thouvenot jusqu’en troisième, les pétitions des parents contre lui n’ayant aucun succès, car - dixit l’Académie – il était agrégé et indéboulonnable.
Madame Protet, le prof d’histoire-géo, relevait d’une tout autre catégorie. D’un âge pour moi indéfini, plutôt grande, maigre, le visage sévère avec des petites lunettes cerclées de noir, les cheveux strictement tirés en arrière par un parfait chignon, toujours en tailleur foncé sur un chemisier d’un blanc étincelant, et perchée sur de hauts talons, elle était la caricature de la méchante prof, et elle devint ma terreur. Elle ne souriait jamais, et nous faisait de sa voix sèche qui ne haussait jamais le ton, de perpétuels reproches sur notre inculture : sa fille qui à notre âge était déjà en Première était le prodige dont nous aurions dû nous inspirer ! Mais nous la plaignions surtout, la pauvre, car sa mère lui faisait avaler pendant les vacances tous les cours de la classe supérieure, et elle n’avait jamais droit ni à la plage ni aux sorties.
Les cours, épouvantablement ennuyeux, se déroulaient dans un silence assourdissant, et, bien sûr, nous faisions de notre mieux pour nous faire oublier afin qu’elle ne nous interrogeât pas. Car c’était là un moment redoutable où les blâmes sarcastiques accablaient les mauvaises graines que nous étions à ses yeux.
J’obtins avec elle les premières mauvaises notes de ma vie. Je rentrais à la maison en pleurs. Je ne sais pas ce qui me chagrinait le plus : d’avoir eu une mauvaise note ou de ne pas comprendre pourquoi ? Car j'avais beau travailler avec acharnement, apprendre et réapprendre mes leçons, rien n’y faisait. Aucun de mes devoirs ne trouvait grâce à ses yeux, et ses appréciations du genre : « Quelques connaissances à organiser » ne m’aidaient guère, et bien sûr je n’aurais jamais osé aller lui demander comment progresser. Personne d’ailleurs ne l’aurait fait, pour tout l’or du monde, et je suppliais même mes parents de ne pas intervenir, de peur d’être encore plus mal vue.
Je me souviens encore de l’énoncé du dernier devoir qu’elle nous donna en fin de Troisième, juste avant les épreuves du BEPC : « Quels paysages rencontrerait un voyageur allant de Kiev au Kamchatka ? » J’avais rédigé un texte plus lyrique que géographique sur les riches terres noires de l'Ukraine, les vieilles montagnes de l’Oural, les immenses steppes sablonneuses de l’Asie centrale, la maigre toundra sibérienne et la gigantesque péninsule extrême-orientale volcanique qui offrait – enfin - son généreux débouché sur la mer, et je m’attendais à un résultat catastrophique, comme d’habitude. Aussi quelle ne fut pas surprise de récolter un quinze, avec l’annotation suivante : « Enfin un bon devoir ! » La meilleure note de la classe ! J’étais à la fois heureuse, et sceptique. Qu’avais-je fait de différent cette fois pour mériter son approbation ?
Toute la nuit j’ai retourné la question dans ma tête, et à trois heures du matin j’ai fini par comprendre - Eurêka ! - la différence entre accumuler des connaissances, et se les approprier…
Dès le lendemain j’ai cherché dans des livres des conseils pour savoir comment les trier, les utiliser à bon escient, les expliciter, les relier entre elles, établir des comparaisons, faire preuve de précision, raisonner, argumenter, démontrer…
Si j’ai cartonné à l’examen, je suis arrivée en Seconde avec un handicap pour la préparation à la dissertation de Français que nous n’avions jamais abordée avec Thouvenot, l’hurluberlu.
Mais grâce à la sinistre Madame Protet, j’ai appliqué la méthode que j’avais découverte, et j’ai graduellement progressé.
Evidemment un peu plus de pédagogie de sa part nous aurait été utile : cette apparente indifférence est discutable, à l’ère de l’aide différenciée, mais je crois que sa démarche était de nous faire découvrir seuls le chemin à suivre, même s’il y fallait du temps… N'allons pas jusqu’à une inspiration montessorienne !
En tout cas mon amour-propre a bien souffert cette année-là, avant que je mûrisse suffisamment pour dénouer le nœud du problème, et si je n’ai jamais oublié la dure leçon de Madame Protet, j’ai conscience aussi d’avoir découvert - d’une manière certes inattendue et subjective – la substantifique poésie grâce aux rituelles récitations de Monsieur Thouvenot, et j’ai commencé dès ce moment à écrire des poèmes, notamment des sonnets, une forme lyrique que j’ai toujours considérée comme la perle du Parnasse...
Mon premier sonnet (25 août 1963) :
Mes vacances
J'ai passé tout l’été chez ma tante Charlotte,
Dans sa jolie maison au bord de l’océan,
Située dans l’île de Ré, près du port de la Flotte,
A deux pas d’une plage appelée le Sergent.
Il y avait aussi mon cousin Jean-René,
Et toute la journée nous jouions tous les deux,
Nous allions promener, nager et nous bronzer,
Ou bien faire du vélo sur les chemins sableux.
Nous mangions du poisson ou bien des coquillages
Que mon oncle pêchait et ma tante cuisait,
Et de très bons légumes du marché du village.
Le soleil qui brillait et la mer qui luisait,
Je vais les emporter avec tous mes bagages,
Que de beaux souvenirs cet été m’a laissés.
A mes filles.
Chantal L.
« Ma perle, mon enfant, grain de sable discret
Oublié dans mon sein,
Tu t’es développée, oscillant en silence
Dans ta grotte marine,
Bercée par l’océan, nourrie par ses substances,
Et sa brise incessante t’a choyée, caressée !
Tu as pris les couleurs de la fleur de pêcher,
Ses joues si délicates et fines, si soyeuses,
Et l’arc-en-ciel, sur toi, cent fois a déposé
Ses baisers de lumière, hommages irisés!
A présent délivrée de ta prison liquide,
Tu te laisses admirer, dans ta grâce opaline,
Chef d’œuvre de douceur et de ténacité,
Lumineuse et fragile, aux cous de jeunes filles
Silencieuses, empêtrées dans leur timidité,
Comme toi enfantées par l’amour d’une mère. »
Cette douce blessure fut chaque fois unique,
Mais le corps déformé par la maternité
Cache un trésor béni, qu’il faut bien protéger,
Pour que, l’heure venue, sa gloire resplendisse !
Comme l’huître la perle,
Je chéris vos beautés, mes tendres jouvencelles,
Votre nobles qualités sont autant de trophées !
Joyaux inestimables, créations sans pareilles,
Vous éclairez ma vie, lui donnez sa fierté !
Soyez-en remerciées !
Renaissance.
Emmanuelle T.
J'avais tant pleuré quand il m'avait quittée, que mes larmes avaient laissé des traces couleur marron sur mes joues, mais mon visage scintillait, il était beau, merveilleusement triste et cette fragilité avait attiré mon voisin de table irrémédiablement, ça attire aussi une femme qui pleure, même si cela n'est plus tellement à la mode. C'est long la tristesse à se mettre en place, une petite impression de malaise, des yeux qui piquent, et l'émotion qui commence à grand coup de torrent, j'aurais voulu me cacher, par pudeur, mais dans le miroir du pub, les gouttes formaient une merveilleuse lumière, inondée de pierres transparentes et précieuses, mon visage dramatique était éloquent, et ma tristesse transperçait les âges et les murs. Ces larmes précieuses, mon voisin s'était amusé à les récupérer dans un petit vase kaleidoscopique qui, d'une façon magique, les transformaient en pierres précieuses, et il était souriant tandis que je pleurais. Il me prit la main, comme un dernier geste humain, me serra contre lui, et mes larmes cessèrent soudain, quand je découvris sous ma chaise une minuscule et mystérieuse perle, celle de l'amour fou, celle de la renaissance.
Alliance avec une perle.
Cuca de O.
Je l'admets ! Ce voyage était une fuite. Je réalisai bien plus tard que bien que ce fut une fuite, celle-ci fut salvatrice.
Tel le conducteur qui s’éloigne de sa voiture en flammes. Il sait qu’il va perdre ses affaires personnelles dans cet incendie, mais « Sauve qui peut ! » Et je le pouvais. C’était même le seul soupçon d’énergie qui me restait : la fuite. Je laissai dans cette voiture en flammes qu'était ma vie, la chaleur brûlante et les valises de bonheurs et malheurs vécus, de douleurs maintes fois enterrées et déterrées. C'était fini.
Quand la rupture se présente, implacable, toutes les pièces du puzzle tombe sur le tapis.
Ma voiture était brûlée, le puzzle de mon passé gisait au sol dans un tohu-bohu.
Après la révolte et la colère, vint le temps de la mélancolie. Ce trouble qui ne semble pas assez grave pour que l'on puisse être considéré comme malade est suffisamment apathique pour empêcher le moindre pas. Ne semblant pas malade, je savais que personne ne prendrait soin de moi, même pas moi.
La mélancolie est un état qui vous oblige à faire semblant. Car qui, dans notre société, s’intéresse à un être mélancolique ? Rimbaud, Proust ? Eux pourraient me comprendre, mais leur place est dans une bibliothèque, pas à 7h57, dans la ligne du RER B à Paris.
Cette mélancolie se dissipa dans la discrétion, dans le même silence et la même indifférence qu'à son arrivée.
Malgré tout, le courage manquait pour rassembler ce qui restait de mon passé.
C'est là qu'intervint un élan issu d'un traditionnel 1er janvier. Un pari un peu fou avec moi-même. Ma vie était cassée tel un jouet jeté au sol ; je devais chercher, non pas un réparateur, mais une vie toute neuve. J'ai tout perdu, je n'ai donc rien à perdre, pensai-je en prenant quatre papiers sur lesquels j'écrivis le nom d'une destination.
Je plongeai ma main dans la corbeille où attendait un nouveau départ. Ce fut l'Argentine, Buenos Aires. Aussitôt je surfai sur la toile à la recherche d’un billet d'avion.
Le 20 février je traversai l'Atlantique, sans savoir que je m'éloignais de tout pour me rapprocher de l'essentiel. Plus l'avion prenait de l'altitude, plus je m'interrogeais : ai-je pris la bonne décision ?
Une fois installée dans mon petit appartement à Buenos Aires, je pris contact avec Marta, la cousine d'une de mes amies. J'appris que l'Alliance Française cherchait, pour remplacer une personne en congé maternité, un professeur de français pour six mois, voire plus. J'avais trois semaines devant moi pour m'organiser, faire connaissance avec les membres de l'Alliance, préparer les cours. Ce fut le premier clin d'œil positif depuis ma rupture.
Comme mon travail me laissait le vendredi soir libre, et sans doute pour donner bonne conscience à mon esprit, je m’inscrivis à des rencontres philosophiques organisées par la maison de quartier, près de l'avenue Bolivar, dans le "barrio"* de Monserrat.
Dans cette salle d’une ancienne école paroissiale, nous nous présentons les uns après les autres. Nous formons un groupe hétérogène. Notre doyenne, Linda, a 76 ans. Le plus jeune, Borja, a 16 ans. Certains se connaissent déjà. Je suis repérée assez vite car il me manque cette belle musicalité de la langue espagnole qui, arrivée en Argentine il y a plusieurs siècles et après plusieurs mois de traversée de l’océan Atlantique, a gardé dans ses sonorités, le clapotis des vagues. Leurs phrases sont des marées montantes et descendantes. Une mélodie qui apaise comme le ferait « La Petite musique de nuit » de Mozart.
Notre animateur d'atelier, Roberto, cheveux blancs et œil pétillant, se présente. Cet ancien professeur de philosophie à l’université souhaite nous faire découvrir que des concepts tels que liberté, bonheur, amour sont possibles. J'attends des arguments solides pour en être totalement convaincue. Socrate, Platon, Aristote, Spinoza, Descartes, Kant, Nietzsche et tant d'autres restent, dans mon souvenir de Terminale et de Faculté, des messieurs qui cherchaient à couper les ailes de la jeune femme que j’étais. Une époque où je ne voulais pas penser, mais vivre et avancer.
Laissant derrière moi l’insouciance de la jeunesse, je me lance dans la quête de ces trois mots « liberté, bonheur, amour » qui me semblent inaccessibles.
Après le cours nous sommes plusieurs à traîner un peu. D’autres solitaires ou esseulés comme moi qui n’ont personne qui les attend.
Pablo allume un cigarette, s’apprête à mettre le paquet dans sa poche, se ressaisit et me le tend très naturellement. Où est-il écrit que je suis fumeuse ? J’accepte la cigarette. Nous nous éloignons un peu du groupe afin de ne pas déranger les non-fumeurs. De notre présentation en cours je n’ai gardé que le souvenir de son prénom, Pablo... Paul, comme mon jeune cousin et son nom de famille, Moreno, ce qui m’a rappelé que l’acteur Jean Réno, s’appelle en réalité « Juan Moreno » car il est espagnol.
C’est là que l'inattendu s'immisce dans mon existence, sans crier gare.
Dans un film américain la fille est bousculée par un beau jeune homme ; ses affaires tombent, laissant bien en vue une photo d’elle, juste sortie de l’adolescence, posant sur les marches de Montmartre. Il ramasse la photo, la regarde, puis plonge son regard dans celui de la jeune fille. « Vérification d’identité, Mademoiselle ! Puis ajoute : vous avez été chez le coiffeur il y a peu de temps. »
« Pardon ? »
« Sur la photo vous avez les cheveux plus longs, donc vous avez été chez le coiffeur. Je devrais garder la photo en tant que pièce à conviction de coupe de cheveux. »
La fille sourit, puis c’est le coup de foudre.
Mais nous ne sommes pas au cinéma.
Mon coup de foudre prendra son temps. Je me méfie tellement des sentiments, de la tendresse, de la séduction depuis cette terrible rupture. Alors celui-ci arrive lentement. J’entends vaguement dans mon cœur de lointains coup de tonnerre. Mais non, l’orage ne va pas s’approcher ; il va rester à distance, je vais le maintenir à distance. Puis ce sont des éclairs qui viennent me picoter la gorge, arrive la foudre que je ne peux contenir. Et enfin, quelque temps après, une belle averse d’été qui laisse sur son passage des parfums de terre renaissante, de vie nouvelle, de couleurs lumineuses. Je n’avais jamais ressenti cela auparavant.
Nous prîmes l’habitude de nous voir en dehors des cours. Pablo travaillait aux archives de la bibliothèque nationale de Buenos Aires. Grande et petite histoire de la ville et de son pays n’avaient pas de secrets pour lui.
Nous nous retrouvions parfois dans l'historique café Tortoni. Ce décor des années 1850 m'invitait à me détacher du présent, ce qui me procurait un sentiment étrange, comme les prémices d’une liberté nouvelle. Dans ce lieu intemporel Pablo apprit de ma bouche les raisons de ma venue en Argentine. Sans entrer dans les détails j'évoquai ma rupture avec Bastien.
Avec Pablo je faisais une expérience de confiance et de tendresse. Mon armure tombait. Un soir je l'invitai chez moi. Un état de fébrilité avait accompagné les préparatifs du repas.
Au cours du dîner j'appris qu'il avait été marié pendant deux ans. Il avait 21 ans lorsqu'il débuta sa vie de couple. La jeune épouse n'avait que 17 ans. Les familles avaient accéléré les formalités car un bébé était en route.
Puis c'est l'accident de la route provoqué par un chauffard. Anaïs, enceinte de 8 mois perd l'enfant et ne peut s'empêcher de rejeter la faute sur Pablo, malgré la culpabilité avérée de l'autre conducteur. Le couple éclate. Il ne résiste pas à ce deuil. Pablo sombre dans une dépression qui l'éloigne de son travail, sa famille, ses amis.
La reconstruction avait pris du temps ; il dut apprendre à vivre avec cette cicatrice. Sorti du brouillard, il poursuivit ses études d'histoire en suivant, parallèlement, des cours de documentaliste, en soirée.
Et après ? Cette question me brûlait la langue, mais c’eût été indélicat de ma part. Pablo posait ce lourd fardeau. Je ne pensais pas qu'il puisse ajouter un mot de plus ce soir. Je me devais d'écouter le silence. J'apprenais la patience et le respect, à ses côtés.
Nos dîners devenaient réguliers. Affleuraient dans nos conversations des bribes de notre passé, soucis ou joies. Je me sentais portée.
Un besoin physique, biologique de présence humaine me semblait nécessaire. Avec Pablo nous sortions du conventionnel. Nous laissions jaillir nos convictions profondes. Ce niveau de dialogue me conduisait vers une réelle vérité intérieure. Sa présence était source d'un sentiment nouveau, inconnu jusqu'à ce jour. Authenticité de notre relation et liberté enracinées dans nos valeurs communes.
Derrière nos échanges je sentais les paroles philosophiques de Roberto. Il nous ouvrait des portes. Avec Pablo nous franchissions ensemble le seuil.
C'est parce que je commençais à me sentir libre que je pouvais regarder mon passé avec discernement. Sans colère, sans remords. Ce n'était plus un échec, mais une étape avec ses épreuves. Je pouvais même me réjouir que mon passé m'ait conduit dans cette partie du monde.
Pablo participait à la reconstruction de mon être. De mon côté j'apprenais à donner, sans la peur d'être manipulée, sans le risque de la soumission.
« Aimez la vie de façon inconditionnelle ». Cette injonction de Roberto prenait forme dans mon cœur et mon esprit.
En septembre, mon contrat fini, je rentrai en France.
Je laissai la distance m'éloigner physiquement de Pablo, néanmoins nous savions l'un et l'autre que notre relation irait au-delà de nos sentiments, au-delà des océans. Pablo et moi, nous nous étions choisis.
Que reste-t-il de ce coup de foudre ? Une douceur tel un champ de coton.
Aujourd'hui je sais que c'est possible.
Une alliance d'amitié entre un homme et une femme.
Le coup de foudre d'une amitié indéfectible.