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Rencontres

Rencontre insolite.

            Nelly R.

 

«Bonjour Monsieur. Excusez-moi de vous déranger,  mais j’ai été chargé de réaliser une mission de grande envergure, sur le territoire national, et, à cet effet, permettez-moi de solliciter votre aide pour effectuer cette délicate tâche. »

L’importun en question déambulait dans un accoutrement digne de «Paul et Mickey», en déplaçant un engin roulant, dans lequel était entassé pêle-mêle un tas fait de bric et de broc dont je ne soupçonnais pas la faisabilité du contenu.

Je restai interloqué en apercevant ce drôle de farfelu sur le trottoir d’en face qui venait d’interpeller un homme à la vêture élégante et qui avançait dans sa direction.

« Pourriez-vous m’aider à m’acquitter de cette prouesse ? » précisa l’impertinent, « Car c’est une lourde responsabilité qui m’est confiée, et je ne veux surtout pas qu’elle échoue. »

Le dit « monsieur » apostrophé, tiré à quatre épingles, et qui allait son petit bonhomme de chemin,  probablement lui-même chargé de s’enquérir d’une démarche qui lui avait été confiée (acheter du pain, se rendre au marché, acheter des fleurs pour sa bien-aimée, ou que sais-je encore) ne put décliner la demande de son interlocuteur. Tout en se disant que ce dernier avait dû probablement être inconscient d’accepter une mission d’une telle envergure, mais qu’à ce titre il méritait bien qu’on lui vienne en aide.

Abasourdi par la démarche quelque peu sidérante et incongrue, ma curiosité fut exacerbée par la situation qui me semblait abracadabrantesque, et je ne pus résister au désir d’observer la scène, tout en me soustrayant aux observations des deux protagonistes impliqués dans ce jeu de rôles peu amène.

C’est alors que je me dissimulai subrepticement près d’un bosquet à l’abri de leurs regards, mais sans perdre une miette de leur conversation que je jugeai aussi rocambolesque qu’insolite.

Que pouvait bien manigancer le joyeux drille conduisant avec aisance son engin terrestre ?

Je dus jouer de finesse et aiguiser mes écoutilles pour ne pas venir jouer les troubles fêtes dans cette aventure qui m’apparaissait comme étant hors du commun.

Mais lorsque je vis la tournure que prenait la situation rocambolesque qui animait les deux compères, je compris qu’ils se sentaient ligués vers un même but.

Alors qu’il y avait encore dix minutes ils ne se connaissaient même pas, je voyais poindre une complicité réciproque, qui d’un seul coup les rendait inséparables.

Subitement, je me sentis entrer dans la peau d’un Sherlock Holmes, investi d’une enquête inopinée qui m’animait, et d’une fébrile envie de suivre le scénario jusqu’au bout en m’assurant derechef, de ne pas perdre une once d’indice qui conduirait au dénouement de l’intrigue.

C’est alors que tout à coup, des chuchotements se mirent à sourdre, mais ils devenaient inaudibles à mes oreilles, peu aguerries à ce genre de situation.

Leurs lèvres bougeaient, j’entendais bien le son de leurs voix, mais hélas je ne distinguais aucun sens intelligible dans leurs paroles.

Il me fallait user de stratagème ou sinon redoubler de vigilance, ce qui impliquait de ma part de modifier l’emplacement de mon QG d’observation.

Voir sans être vu, et entendre sans attirer l’attention de nos deux suspects ! 

Car c’était bien à des suspects maintenant qu’appartenaient les deux personnages de cette mascarade on ne peut plus louche !

Mais quel secret avait bien pu les mener à sceller un pacte aussi rapidement ?

C’est alors que je les vis pénétrer dans le parc privé d’une résidence. Mon observatoire était aux premières loges, je n’allais donc pas tarder à découvrir le «pot aux roses» !

Soudain l’individu qui n’avait pas cesser de pousser son engin «interplanétaire» depuis la rencontre avec son sauveur, s’arrêta net, laissant son acolyte de fortune pétri de stupéfaction !

Il sortit ardemment une pelle qu’il tendit à son compère en lui faisant un geste !

Hélas, je n’étais pas formé au langage des signes, et je ne pus décrypter leur symbolisme !

Muni de l’outil, le binôme converti se mit alors à enfoncer la pelle dans la pelouse fraîchement tondue et à soulever avec force et vigueur des mottes de terre bien compactes.

Cette fois ci, ils étaient faits comme des rats : ainsi par consentement mutuel, ils étaient devenus complices d’un larcin !

Le farfelu enjoué lui ayant demandé de l’aide pour dissimuler l’objet du crime, mais en contrepartie il se devait de lui offrir  un dédommagement non négligeable, pensai-je !

Quelques pièces d’or probablement en provenance des Incas, ou d’un trésor enfoui issu des vestiges de l’Atlantide !

Je n’allais donc pas tarder à voir le clap de fin de l’acte I se jouer devant mes yeux !

A ce moment-là je fus secoué par d’horribles éternuements qui me firent tressaillir d’effroi à l’idée d’avoir contracté l’horrible virus, en raison de la pandémie qui sévissait cette année-là (2020) sur le monde et qui faisait trembler les plus trumpistes des présidents à l’idée de se retrouver ruinés par la banqueroute financière.

Heureusement, le masque étant la parade obligatoire à toute suspicion de Covid-19, je lui dus mon salut, car il atténuait les sons de mes ébrouements, ce qui m’évita d’attirer l’attention de mes trafiquants d’un jour !

C’est alors que je m’apprêtais à bondir de ma planque, comme un vainqueur venant de débusquer le plus retentissant scénario du siècle qui ferait la une du Figaro de feu d’Ormesson, mais je me rétractai aussitôt afin de saisir mon smartphone dissimulé dans la poche arrière de mon jean, instrument indispensable à tout quidam connecté !

Je tapotai à vive allure sur les touches du clavier pour composer le numéro de mon correspondant quand, subitement, je fus ébloui par une myriades de taches multicolores qui se mirent à crépiter, auréolant le ciel comme un arc-en-ciel après la  pluie !

Je restai pétrifié, et ce qui s’ensuivit me laissa pantois…

 

                        Vous avez deviné la fin ? Non ? Moi non plus ! Alors racontez-la moi !

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Une belle rencontre

            Fernand L.

 

Étudiant à Caen, et les vacances universitaires d’été commençant, je rejoignais pour la première fois mes parents dans leur nouvelle destination, Auderville, un village de 220 habitants, dans la Hague, à l’extrême pointe ouest de la presqu’île du Cotentin. Mon  père assurait depuis moins d’un mois la surveillance de cette côte réputée très dangereuse. Arrivé de nuit, je trouvai difficilement la petite route qui menait au sémaphore. Mon Dieu, qu’allaient être mes journées dans ce coin perdu ?

Au réveil je décidai d’explorer les environs et je partis en expédition. Un fort vent de nord-ouest allait accompagner ma promenade ; le ciel était parcouru de nuages anthracite ne tenant pas en place. Je constatai tout d’abord que le sémaphore était posé sur une bande de terre à quelques mètres d’une grève hérissée de rochers de toutes tailles et dont certains suintaient encore après le recul de la mer. A gauche, des petits champs surplombaient la mer, clos par des murets de pierres sèches où paissaient des vaches et quelques moutons à tête noire. J’empruntai le sentier qui partait à droite du sémaphore et longeai la côte, d’abord surpris de trouver un champ de tourbières à ma gauche, mais ravi d’entendre, à ma droite, le roulement incessant des galets d’une grande plage protégée par une dune. La mer était très agitée, traversée de vagues déferlantes qui se cassaient bruyamment sur le rivage. 

A la fin de mon sentier je pris une petite route à droite et les mots me manquèrent pour décrire la rencontre que je fis : le minuscule port de Goury, niché dans ce bout du monde, avec son phare et son environnement de landes et de falaises. J’arrivai à marée basse, trois petits bateaux de pêche de couleur bleue et rouge gisaient sur les flancs, peut-être fatigués de leurs courses fréquentes, coques recouvertes de ballons de toutes couleurs qui les protégeaient du quai lorsqu’ils accostaient pour livrer leur cargaison de poissons et crustacés ; des goélands, juchés sur les coques, prenaient un air très sérieux, comme s’ils étaient responsables de la surveillance des bateaux. Le chenal d’entrée au port, très étroit entre la jetée d’un côté et la terre de l’autre, nécessitait à coup sûr une bonne maîtrise de la navigation pour éviter les rochers disséminés tout au long de la côte. J’aurais plus tard, à maintes reprises, l’occasion de constater les changements du paysage au gré des marées, du vent et des nuages ; en particulier les variations des bleus turquoise ou émeraude de la mer lorsque le soleil joue avec les nuages anthracite. Et puis, point de repère capital pour les navigateurs, un  phare majestueux, haut de cinquante mètres, planté sur un rocher à quelques encablures du port, au milieu du raz Blanchard aux courants les plus violents d’Europe. Un vrai bonheur d'être simplement sur le quai, face à la mer et de contempler ce phare, en particulier un jour de tempête, lorsqu’il est violemment heurté par les déferlantes, qui viennent le fracasser à grands bruits répétés. Je revins de nuit pour le voir projeter ses lumières loin sur la mer, et alerter ainsi des dangers des écueils et des eaux bouillonnantes et tumultueuses du raz Blanchard. 

Des murets de pierre recouverts de mousse, des petits arbres rabougris tous courbés dans la même direction sous les effets répétés du vent, bordaient un sentier étroit qui partait du port et qui serpentait entre la mer et la lande recouverte de bruyères et de hautes fougères ; baptisé sentier des douaniers, il vit longtemps exister une contrebande active de tabac entre les îles Anglo-Normandes et Auderville, activité commune des habitants ; subsistent encore le long du sentier des restes de « caches » en pierre où les contrebandiers  plaçaient leur butin. 

J’ai marché une bonne heure entre la lande escarpée à gauche, des falaises et des criques entre les rochers à droite. Je n’ai pas eu la chance ce jour-là d’apercevoir les chèvres sauvages broutant dans la lande; j’appris leur existence par un habitant du village. Des cormorans, nichés dans la falaise, criaillaient bruyamment pour saluer mon passage. J’ai continué mon chemin encore quelques instants dans cette nature sauvage que je découvrais pour mon plus grand bonheur.

Je me suis assis au bord de la falaise sur un piton rocheux surplombant une petite crique dans laquelle venait se perdre le flot tumultueux des vagues, j’ai vu voler une multitude d’oiseaux, écouté leurs cris souvent plaintifs, aperçu au loin à droite le phare ; puis j’ai rejoint mon petit port de Goury, tout heureux de l’avoir rencontré, en lui promettant de revenir souvent. J’ai tenu ma promesse…   

Rencontre de vacances.

            Nicole D.

 

Au bout d’un chemin bordé d’oliviers, de pins et de chênes-lièges, la grande bastide du Lubéron se dressait à l’écart du village perché, et la nuit avait été particulièrement silencieuse.

Arrivés la veille, nous commencions tous à nous réveiller en préparant notre petit déjeuner dans la grande cuisine baignée généreusement par la lumière d’un matin d’été étincelant à travers la grande baie vitrée.

Certains gardaient les yeux mi-clos, éblouis par l’intensité lumineuse, et d’autres s’étiraient paresseusement devant nos deux amis à quatre pattes déjà occupés par leur gamelle respective. Hormis un « Bonjour, tu as bien dormi ? » et le claquement des langues des chiens avalant leurs croquettes, aucun bruit particulier ne venait troubler la sérénité du moment.  

Quand, surgi d’on ne sait où, un concert sauvage de gamelles qu’on taperait furieusement emplit l’espace, faisant sursauter toute la famille surprise dans son demi-réveil. Les yeux s’écarquillèrent, les étirements se figèrent, et les chiens s’agitèrent en aboyant éperdument.

Sans le temps de se poser la moindre question Carla s’écria : « Regardez ! » et pointa son index en direction de la baie vitrée. Simultanément tous les regards s’y dirigèrent et s’allumèrent d’un coup, et des rires fusèrent dans le vacarme qui perdurait.

Quel spectacle hilarant ! Car un dentier plutôt jaune s’agitait dans un trou de la haie sur des babines relevées autour de frémissants naseaux de velours noir. Puis un long museau gris apparut surmonté de deux oreilles qui gigotaient, et animé par deux yeux en amande qui nous fixaient.

Ainsi c’était un âne qui nous saluait de bon matin sans doute ravi par notre présence ! Mais le spectacle n’était pas terminé car, en prime apparut à ses côtés, au-dessus de la haie, la belle tête d’une jument à la crinière blanche sur une robe grise pommelée de blanc !

Les rires redoublèrent et, étonné, amusé, chacun sortit pour caresser les museaux des deux amis.

Ce fut ainsi tous les matins de notre séjour. D’ailleurs, s’ils étaient en retard, nous nous inquiétions tous. Mais leur fidélité à notre égard était telle qu’ils nous accompagnèrent même l’après-midi, collés le long de la haie au niveau de la piscine, et le soir, scotchés le long de celle de la terrasse où nous prenions notre dîner.

Nous étions leur attraction estivale, tout comme ils étaient la nôtre, et je les imaginais discutant entre eux des voisins vacanciers qui se succédaient tout l’été dans la bastide :

« Tu as vu, ils sont sympa ceux-là ! On viendra les saluer tous les matins. » Ou bien :

« Tu as vu, ils ne sont pas marrants ceux-là ! On ne leur dira plus bonjour .»

Leur rencontre restera un des plus jolis souvenirs de ces vacances au même titre que les villages perchés du Lubéron, et la belle bastide campée sur son jardin méditerranéen.

 

 

Pépite glanée par Claudine D.

"Les rencontres, dans la vie, sont comme le vent...

Certaines vous effleurent juste la peau, d'autres vous renversent" 

 

Les Passantes  

Antoine Pol / Georges Charles Brassens / Joël Favreau

 

Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu'on aime
Pendant quelques instants secrets
A celles qu'on connaît à peine
Qu'un destin différent entraîne
Et qu'on ne retrouve jamais

 
A celle qu'on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s'évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu'on en demeure épanoui

 
A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu'on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu'on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré la main

 
A celles qui sont déjà prises
Et qui, vivant des heures grises
Près d'un être trop différent
Vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie
D'un avenir désespérant

 
Chères images aperçues
Espérances d'un jour déçues
Vous serez dans l'oubli demain
Pour peu que le bonheur survienne
Il est rare qu'on se souvienne
Des épisodes du chemin

 
Mais si l'on a manqué sa vie
On songe avec un peu d'envie
A tous ces bonheurs entrevus
Aux baisers qu'on n'osa pas prendre
Aux cœurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu'on n'a jamais revus

 
Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l'on n'a pas su retenir.

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Rencontre avec ma voisine.

            Mireille. B. A. 

 

La première fois que je l'ai vue, j’ai eu presque peur. Son visage, taillé au couteau, laissait transpirer la rudesse. 

Le modeste tablier à carreaux qui l'enveloppait couvrait un corps maigre, et sa stature filiforme me donnait l'impression que, derrière la palissade du jardin, elle était juchée sur des échasses.

Cette première fois donc, j'ai tout juste répondu à son salut, tant j'étais subjuguée par son apparition soudaine. 

Chaque jour, maintenant, ma voisine approche un peu plus de mon portail... Elle se lève tôt le matin, et ne laisse aucune chance au brin d'herbe libertin.

Elle guette le moment où je vais pousser mes volets pour me faire un grand signe, dans l'embrasure de ma fenêtre qui, par pur hasard, se trouve béante à ce moment précis... 

Ma voisine semble ne pas être appréciée dans le quartier car, dit-on, elle est envahissante. Je le crois volontiers.  Cependant, quelles métamorphoses depuis quelques semaines ! 

Au début où elle me faisait sa petite visite, sa tenue vestimentaire était plus que négligée. Il était courant de voir des dentelles fleuries qui dépassaient à cause d'un pyjama trop court... Ou trop long... Le fichu qui lui couvrait la chevelure emmêlée était un carré de toile rugueuse qu'elle nouait brutalement à son cou, et les bottes crottées du jardin faisaient allègrement l'affaire.

Mais quel bonheur de la voir sourire maintenant ! Des dents blanches et encore bien plantées lui fleuronnent cette jeunesse qu'à quatre-vingts ans elle fidélise peu !

Le soir, je l'observe à son insu... Elle fait son petit tour dans la rue et distribue, discrète, à tous les animaux errants qu'elle rencontre, un peu de nourriture. Les chats surtout sont ravis car, en plus de la pitance, ils reçoivent une caresse pleine d'affection... 

Le soir encore, elle porte du pain aux canards sur le plan d'eau voisin. Cet hiver, elle me l'a confié, au moment des grands froids, elle transportait un breuvage chaud dans une bouteille thermos pour que les volatiles aient un peu de douceur... Ma chienne, qui pourtant semble comblée, partage parfois toutes ces petites gourmandises. 

Voici quelques semaines elle m'a dit avoir été très inquiète. 

Mes persiennes sont restées fermées trois jours durant, car j'ai dû m'absenter. Cette dame m'a priée de l'avertir de mes ''changements de rythme'' !

Mais, qui est-elle donc, cette femme étrange qui mène une vie toute faite de simplicité, et qui mendie un regard ? 

Elle parle, elle veut parler, elle a besoin de parler... C'est ainsi que j'ai appris les lambeaux de ses souvenirs. 

Ma voisine est alerte, elle est pleine de bon sens et d'altruisme. 

Mais pourquoi tant de visages se détournent-ils sur son passage ? 

La rue sépare nos deux jardins et, sur la collinette d'en face, son imposante demeure semble être posée là pour veiller sur le hameau. 

Ma voisine m'intrigue beaucoup. 

Mais, à la réflexion, il y a sans doute un petit prince et un renard qui rôdent entre nos deux jardins ! 

Mais, qui suis-je donc, moi aussi ? 

Ma voisine saura peut-être m'apprivoiser ? 

 

 

 

Une rencontre inattendue aux Doucets .

            Mireille B. A. 

 

Ce récit est vrai. Il existe dans « Ombres et Soleils », mon premier livre édité.

 

Les Doucets... Le hameau où je suis née, à Maillé. 

 

Chaque soir, il était d'usage qu'on achève le repas, mes frères et moi, autour de mes parents, répondant à leurs questions sur les points forts de notre journée d'écoliers. Parfois, nous laissions volontiers quelques ''trous noirs'' qui permettaient de ne pas entendre la voix pleine et forte de mon père nous asséner ces paroles concluantes'' : 

'' J'irai voir ton maître demain ! ''

C'était avant 1945, la guerre avait posé ses empreintes dans nos villes et nos campagnes, et notre village tentait, à l'image des cités voisines, d'assurer une qualité de vie aux enfants surtout, en s'entourant de quelques sécurités pour les bouches à nourrir. 

Chaque foyer possédait quelques volailles. Quelques lapins, quelques poules, une chèvre traite et dont nos narines s'emplissaient du lait, quand on avalait gloutonnement la bolée, au retour de l'école, sous les yeux ravis de notre mère, rassurée sur notre état de santé. 

Sommeil et nourriture étaient les critères d'une bonne santé pour nos parents bienveillants. 

Quelques mois avant ce récit, le 25 août 1944, mon village avait été assailli, pillé, ensanglanté. J'avais vu s'enflammer ma classe, mon école, ma mairie. 

Ce jour maudit, mon berceau de verdure, mon lit de paix a senti dans sa chair le croc de la sauvagerie...

Comme toutes les autres familles, nous avions donc un enclos, et un refuge, au fond du jardin, servait de poulailler et de clapier. 

Un soir, alors que la tisane à la menthe du jardin parfumait la maisonnée, un affolement se déclara du côté de la basse-cour. La lampe à pétrole à la main, mon père, flanqué de mes trois frères, détala vers le fond de l'enclos. 

Rien ! Seulement des bêtes effrayées qui s'égosillaient, à qui mieux mieux. Longtemps après, les hommes sont rentrés, déçus de n'avoir pas découvert l'origine de cette épouvante chez les volatiles. Le lendemain, au bourg, dans la file d'attente et tickets de rations  en mains, paysans et paysannes faisaient circuler des rumeurs. Des bruits insolites avaient été constatés dans l'étable d'un voisin, dans le pré d'un autre, et l'inquiétude grandissait, sans cesse alimentée par les nouvelles.

Plusieurs soirs suivants, le vacarme se renouvelait, les horaires variaient, entraînant angoisse, peur et colère. 

Le renard ! C'était  le renard ! 

La même escorte partait en reconnaissance dès que le jour expirait, mon père en tête, chacun des ''petits soldats'' armé d' un gourdin. La lampe léchait les murs et peignait des arbres fantasmagoriques le long des allées du jardinet sur les bâtis des clapiers et de la basse-cour. 

Rien ! Toujours rien ! 

Mon père avait remarqué un grillage cisaillé comme par les mâchoires d'un carnassier féroce. 

Une nuit entière les audacieux Tartarins s'étaient tapis près de ces mailles dessoudées, couverts par l'herbe haute.

À l'aube, ils revinrent encore tête basse, bredouilles. 

Les nuits suivantes, nous n'entendîmes pas de bouleversements, mais, au réveil, nous comptions une, puis deux, puis trois poules absentes... Qu'étaient-elles devenues ? 

Pas de plumes envolées, pas de carcasses croupissantes dans un coin... Rien n'avait été abandonné trahissant un crime ! Ce devait  être un renard bien malin, plus rusé encore que celui dont l'institutrice m'avait parlé, celui qui mangeait des anguilles !

Ce soir-là, Dame lune avait éclairé la plaine de ses pleins feux. La cime des peupliers oscillait dans le vent, les branches craquaient, créant ainsi le décor et le bruitage d'un film d'épouvante. 

Maman terminait la vaisselle, ma sœur et moi rangions les couverts. Nous nous apprêtions à rejoindre notre chambre lorsque, subitement on entendit : '' On le tient ! '' 

Prises de panique, nous nous sommes enlacées, ma sœur et moi, et avons couru vers notre mère qui, laissant son torchon, bondissait vers le jardin pour être la première à admirer les trophées de ses hommes courageux. 

Catastrophe ! 

Devinez qui était pris dans les mailles du filet ? Un attroupement s'était formé et, surtout les femmes criaient : ''C'est honteux !'' Le renard en question était  ni plus ni moins qu' un voisin qui préférait oisivement terminer ses journées au café, faire des parties de cartes, et profiter égoïstement d'un hameau en s'exerçant au vol régulièrement..

Mon père, furieux, vociféra quelques instants. Le voisin, penaud, tenait à la main les deux oreilles d'un lapereau qu'il venait de dérober et qui m'a fait crier un '' Méchant ! '' Je venais de remarquer qu'un fin filet de sang partait de l'œil de cette pauvre petite bête. J’allais chaque matin, en partant en classe, lui chatouiller les narines avec un brin d'herbe. Mon père cria :'' Garde le puisque tu l'as ! Mais si j’te retrouve chez moi, j't'étripe ! 

Cet homme était le père de ma voisine de pupitre ! 

Nous sommes rentrés sans autre forme de procès. 

Réunis immédiatement pour une mise au point, mes frères et moi avons entendu la conduite à tenir. Nous avons eu une sérieuse leçon sur le travail, l'oisiveté, l'honnêteté. Mais, surtout, contraints et forcés, on nous fit prendre l'engagement de ne jamais reparler de cette soirée à quiconque, ni, bien sûr, de cet homme. Mes parents avaient un grand respect pour autrui et particulièrement pour les enfants de celui-ci. Je n'avais pas cinq ans. Dur d'oublier cette main criminelle, et surtout les yeux bleus et le petit nez rose de cet ami que je visitais chaque matin... 

Cette tendresse abîmée dans mon enfance a sommeillé, le massacre a sans doute camouflé et relativisé mes déchirures.

A 70 ans seulement j'ai éprouvé le besoin de trahir ce secret, consciente de la réalité du temps qui passe et.. qui efface... 

 

 

Une drôle de rencontre (Ceci est une histoire vraie).

       Martine B.

 

C’est un vieux village de carte postale, au coeur de la Savoie, entre Grenoble et Chambéry, dans le massif de Belledonne, juste en face du Granier, l’extrémité nord du Massif de la Chartreuse, et de la Savoyarde, le premier contrefort du Massif des Bauges. On y accède depuis la vallée du Grésivaudan par une route en lacets, entre forêts d’un vert sombre et ligne de crête, vignobles en terrasses et fiers champs de maïs. 

Aucun commerce, des maisons aux murs en pierres sèches et couvertes de lauses, trois bassins fleuris alimentés par les sources qui descendent du Mont Raillant, de moins en moins de fermiers, de nouvelles maisons un peu prétentieuses aux deux bouts de la commune.

C’est de là que la famille de mon mari est originaire. 

La maison se dresse sur la place de la petite bourgade d’une centaine d’âmes, entre l’église classée et la mairie-école. Vous ne pouvez pas la manquer.

J’y passe tous les étés, et mes enfants, qui y ont accumulé beaucoup de souvenirs de vacances, y sont eux aussi toujours très attachés. 

Maintenant ils passent le relais : Cette année, mon petit-fils Côme, âgé de 5 ans ½, est resté un mois avec moi avant et après la grande fête traditionnelle du 15 Août qui réunit les descendants d’Adelphe, l’arrière-grand-père de mon mari. 

Comme Côme est matinal, nous allions nous promener tôt, soit par le sentier de randonnée qui part de la ferme d’en face, soit en faisant le tour du village par la petite route juste fréquentée par quelques tracteurs. Nous avons vu des écureuils affairés, des renards pressés, des biches étonnées, cueilli des fleurs sauvages, ramassé des galets bien lisses, ri et bavardé.

Au retour nous passions souvent devant le cimetière.

Mamily, on peut entrer dans le cimetière ?

- Si tu veux. D’ailleurs je dois arroser les fleurs sur la tombe de Papily.

- Papily, c’est ton mari ?

- Oui, c’était mon mari.

- Il est là parce qu'il est mort ?

- Oui, il y a longtemps déjà.

- Quand on est pour mort, c’est pour toujours ?

- Oui, mon chéri, pour toujours.

- Toi, tu es la maman de mon Papa. Alors si Papily était ton mari, c’était le Papa de mon Papa ?

- Oui, et celui de Tante Marj et de Tonton Tang.

- Pourquoi il est mort ?

- Il était très malade.

- C’est triste. Quand est-ce qu’il est mort ?

- Un an avant ta naissance.

- Et où elle est sa tombe ?

- C’est celle-ci.

- Mais c’est juste une pierre. Il est où vraiment Papily ?

- Sous la pierre il y a un caveau.

- C’est quoi un caveau ?

- Une sorte de cave dans laquelle on met le cercueil.

- C’est quoi un cercueil ? 

- Une grande boîte pour les morts.

- Et il est dans le cercueil ?

- Oui.

- Il ne bouge pas ?

- Non.

- Il n’est pas au ciel ?

- Son corps est dans le cercueil, mais son esprit est sûrement au ciel.

- C’est quoi l’esprit ?

- C’est ce qui rend une personne précieuse et unique : c’est grâce à notre esprit que nous aimons, rions, pleurons, sentons, communiquons, rêvons…

- Moi aussi j’ai un esprit ?

- Bien sûr, tout le monde en a un. 

- Tu as eu du chagrin quand il est mort, Papily ?

- Bien sûr.

- Et tu as pleuré ?

- Oui, beaucoup.

- J’ai envie de pleurer aussi.

- Allons, mon chéri, je ne veux pas que tu sois triste. Rentrons à la maison maintenant.

- Je serai quand même triste parce que j’aurais voulu connaître Papily et parce que je ne le verrai jamais.

- Lui aussi aurait été heureux de te connaître. Si tu veux, je te parlerai de lui…

- Oh oui ! Et je voudrais voir des photos aussi.

- Bien sûr, je t’en montrerai. J’en ai sur l’ordinateur.

- Je pourrai en garder ?

- Bien sûr, je t’en imprimerai.

- Je les mettrai sur mon bureau dans ma chambre.

Si tu veux.

- Papa, il a une photo aussi sur son bureau.

- Moi aussi, pour lui dire que je ne l’oublie pas.

- Et si je lui parle, il entendra ?

- Je ne sais pas, mais je l’espère.

- Alors, ce sera presque comme si je l’avais rencontré ?

- Oui, en quelque sorte.

- Une drôle de rencontre quand même ! S’il avait un téléphone, ce serait plus pratique. Tu crois qu’il y a du réseau sous la terre ? Déjà que cela marche mal dans la maison… Quand tu seras morte, toi, je te mettrai ton téléphone dans ton cercueil, avec le chargeur pour que tu ne sois pas en panne de batterie. Il y a une prise dans le caveau ? Sinon je demanderai à Papa d’en mettre une. Mon père, il est très bricoleur, tu sais !  Comme ça tu pourras me passer Papily…

Petite Marie - Rencontre avec la nature.

            Mireille B.A.

 

La petite Marie avait eu bien du mal

A venir en ce monde, par un matin de mai,

Sa famille l'aimait, sentiment machinal,

Car elle avait avant frères et sœurs déjà nés!!!

 

Souriant à la vie, le verbe déjà haut,

La petite Marie chérissait les oiseaux.

Elle allait et venait, dans les bois et les prés,

Ses cheveux bruns défaits s'emmêlaient sur son dos..

 

Elle était le bonheur des enfants de son âge

Qu'elle prenait pour amis, dans ses enfantillages

Son babil si joyeux animait la maison

Qui rendait à l'enfant des mercis à foison.

 

Mais vient l'heure où les grands la conduisent à l'école,

Cette riche demeure où l'on prend son envol,

Marie est très heureuse, elle rit, elle travaille,

Elle prendra, c'est certain, bientôt son gouvernail !

 

Mais, par un soir de mai, la petite Marie

A perdu le contrôle du volant qu'elle serrait... 

Elle ne peut plus aller, elle ne peut plus choisir,

Sa vie a basculé par ce dur soir de mai...

 

La jeune enfant meurtrie, doucement, a grandi,

Ses volets sont béants, elle voit les oiseaux.

Sur le mur du jardin, un lierre plein de vie

Grimpe, majestueux, il est jeune, tendre... et beau !

 

A l'enfant, parfois, il se confie :

" Encore quelques printemps...

Une vie, un chemin...

Ton pas sera le mien.

Marie, ne lâche pas.

Tiens bon !

Je viens ! "

 

 

 

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Les Clartés.

            Jean Paul A.

 

Ce samedi après-midi-là les trouvait réunis au nombre de trois. Trois, cet après-midi- là, comme les derniers samedis précédents. Un temps, ils se comptaient un peu plus nombreux, mais le désintérêt ressenti ou une trop maigre motivation avaient éclairci l’assemblée. Philippe témoignait d’une relative maturité pour organiser sa vie, quand Sandrine promenait sa nonchalance au gré du quotidien. Enzo se laissait porter par une hostilité aux autres que trahissait parfois un jugement primaire, dès lors excessif. L’insouciance s’avérait leur être confortable, et s’y tenir n’excluait pas, parfois, de relever le nez. Depuis peu, une agitation intérieure submergeait cependant chacun d’eux, suffisamment taraudante pour éveiller l’interrogation existentielle.

 

Quelques semaines auparavant, ils ne se connaissaient pas. Depuis, les rencontres du samedi, que Philippe appelait Les Clartés, ils s’étaient découverts fréquentables, et ménageaient toutefois le recul suffisant qui protège de la défiance.  Les environnements familiaux respectifs ne divergeaient pas. La grand-roue de la loterie avait attribué à chacun d’eux l’aisance qui peut rendre accessibles les rêves à qui sait s’échapper. Leurs vies s’écoulaient jusqu’alors épargnées des contingentes déchirures, sans heurt définitif, à peine troublées par les violentes secousses d’affirmation de soi au sortir de l’adolescence.

 

Pour chacun, une résignation, dissoute dans une application convenue, avait prévalu aux études. Une somme de connaissances subjectives en résultait dont ils percevaient encore mal l’inflexion à en attendre. L’empreinte en restait sommaire, non éprouvée. Les premiers mois passés à l’université, où le relâchement des contraintes invite à balancer entre envie et distante désinvolture, les confortèrent dans la paisible insouciance. 

 

Pourtant, en dépit de cette sérénité assumée, un étrange sentiment de manque, d’un vide pris au piège à l’intérieur d’eux-mêmes, avait amené chacun à se rapprocher d’elle. Philippe avait été le premier à franchir le seuil de la pièce où elle recevait. Sandrine avait suivi quelques samedis après, puis Enzo.

Sa réputation leur était parvenue par les méandres souterrains des bruissements de la ville. Elle recevait qui s’interrogeait, qui recherchait ce petit supplément d’âme qui gère l’accès à l’épanouissement, cette brique d’or, clé de voûte de l’édifice hésitant et fragile dont chacun est le propre architecte.

 

La vie, c’est l’autre.

 

C’est cela qu’elle voulait les amener à percevoir et ingérer. L’autre, cette parcelle d’humanité qui la contient toute. L’autre dont l’existence détermine et contient la connaissance de soi. Elle ne sollicitait jamais l’aide des philosophes. L’approche académique, et les premiers échanges avaient étayé son intuition, n’avait pas su assouvir la légitime soif d’exister de celles et ceux qui venaient la rencontrer. L’actualité récente, immédiate Histoire, offrait maintes opportunités pour réfléchir le monde et s’y trouver, et c’est le chemin qu’elle tentait de leur ouvrir. Aucun prosélytisme n’affectait sa démarche. Le jugement porté, s’il y avait matière à juger, ne viendrait que d’eux-mêmes. Passeuse de sens ! Elle se résumait volontiers ainsi, satisfaite quand elle ressentait l’évolution apaisante de la conscience de quelques-uns.

 

Le mobilier était sommaire, propre à repousser le possible relâchement de l’attention. Quelques chaises de bois clair, un banc sans dossier, une table incommode équipée d’un tiroir que l’on n’ouvrait jamais. Un écran de bonne taille, relié à un ordinateur, occupait un angle afin de le rendre visible de tout point de la pièce. Un meuble bibliothèque, aux rayonnages patinés, ne comptait plus que quelques livres. Une fenêtre donnait sur une courette grise, faisait face à un mur de torchis aveugle et nu. Elle voulait qu’ils soient face à eux- mêmes, confrontés à un tête-à-tête inhabituel d’inconfort. Les téléphones portables devaient être éteints.

 

Lors des séances précédentes, elle avait projeté à l’écran des reportages sur la destruction du site de Palmyre. Elle aurait pu proposer les mutilations des églises à la Révolution ou celles des sites incas lors des conquêtes espagnoles. Mais l’actualité était au Levant. A la fin de la projection, elle se figea, raide, et son pouce droit parcourut d’un geste décidé le contour de sa gorge. Le geste explicite souffrait interprétation. Que voulait-elle dire ? Les auteurs de ces destructions méritaient-ils d’avoir la gorge tranchée ? Ou bien signifiait-elle que ces sacrilèges portaient le suicide des fanatiques qui les avaient perpétrés ? En s’en prenant au temple millénaire de Baalshamin ou au Lion d’Athéna, les auteurs ont détruit la part d’humanité qui est en chacun d’eux. Détruire ces œuvres, c’est nier l’homme, souscrire au renoncement de soi-même.  Posez-vous la question de savoir ce qui autorise celui qui, sa lourde masse à bout de bras, s’acharne à détruire des colonnes et des statues que, durant des millénaires, d’autres hommes ont conservées, en témoignage d’un élan commun vers une quête d’éternité. Au nom de quel référentiel se croit-il supérieur, dont il aurait lui-même fixé la jauge ? Et que vaudra sa vérité d’un instant à la lumière des vérités à venir ?

 

Le samedi suivant elle leur avait projeté le site internet de la grotte Chauvet. Les peintures rupestres qui ornent la caverne, saisissantes de réalité et d’une forte expressivité, soulèvent l’émotion. Quelle motivation a guidé les artistes qui ont réalisé ces peintures il y a trente-six mille ans ? Quelle pulsion a guidé leurs gestes, leur a insufflé l’envie d’embellir l’argile humide et la roche calcaire couleur chair, au relief tourmenté ? Ces parois incommodes n’autorisent pas la moindre esquisse et ne s’offrent qu’à une main sûre, précise, ambitieuse. Peut-être ces artistes répondaient-ils déjà à l’interrogation de la présence au monde, qui enjambe l’espace et agrège le temps. Elle  interpella le trio attentif : Demandez-vous si vos activités tutoient, au moins d’un souffle ténu, cette éternité commune. La réponse vous appartient et vous libèrera de l’angoisse du vide.

 

Ainsi, au fil des séances, elle multipliait les sujets qui les amenaient au questionnement. Dans un souci mnémotechnique, elle usait de gestes éloquents, à la théâtralité non feinte, dénuée de toute bouffissure, pour solliciter leur raison. Ainsi le couteau sous la gorge pour l’autodestruction. Ou les bras levés grands ouverts, suivis d’un pouce resserré sur l’index en un cercle étroit, ce samedi où elle présenta la récente découverte de galaxies fort lointaines, geste qui relativisait l’univers et concluait sur l’évidente modestie qui doit prévaloir à tout. Elle leur apportait quelques éléments de compréhension du monde. Et leur permettait ainsi, voulait-elle croire, de mesurer leur éprouvant dénuement. Il appartenait, dès lors, à chacun de convoquer et renforcer ses propres ressources pour relever l’inhumain défi de la vie.

 

Au fil des séances, le mal dont ils souffraient se révélait à eux : un excès de vacuité dont il leur fallait guérir. Leur seul ennemi jusqu’alors avait été l’ennui. Chacun avait cru, plus ou moins consciemment, y avoir apporté remède. Philippe avait succombé à l’engouement hystérisé, pour ce jeu de ballon planétaire, qu’il ne pratiquait cependant pas. Les retransmissions de matchs emplissaient son agenda. Cet univers bien réel, mais combien factice, lui semblait alors irrécusable, quasi vital. Depuis, les heures passées à assouvir cette passion prirent le goût amer de l’inutilité. Combien futile et insuffisant pour donner du sens à son voyage au monde à peine entamé qu’il vivait alors en observateur immobile.

Mille et trois amis ! Mille et trois amis réunis au quotidien. Sandrine n’en avait jamais espéré autant lors de son adhésion hésitante au réseau social. Pour faire comme les autres, vivre avec son époque. Eprouver les mêmes élans, partager les mêmes codes, verbaux, numériques, elliptiques, futiles sans doute, mais combien rassurants. Jamais seule depuis, ancrée à une communauté virtuelle donc inoffensive Toujours un ami disponible pour combler l’ennui, occuper l’inactivité. Et qui s’ajuste d’un simple clic de souris. Clic ! Disparu l’ami qui a déplu. Sans drame. Jouissance confortable d’un pouvoir absolu ! Sandrine se posa la question de la sincérité. Elle-même, parfois, habillait sa vérité afin qu’elle fût à son avantage. Les autres devaient faire de même. Elle réalisa que l’amitié ne présidait en rien aux échanges entre ces mille et une images superficielles et volatiles. Une soif d’amusement en tenait lieu qui desséchait, recroquevillait, étouffait de sa médiocre emprise.

 

Les premières Clartéspermirent ainsi à Philippe et Sandrine d’appréhender l’impasse où ils cheminaient et d’amorcer le rebond. Les divertissements dont ils devaient s’extraire, sans totalement les abandonner, se révélaient à eux : des diversions qui jugulaient leur liberté de penser, occupaient leur temps de réflexion, les enfermaient dans une matrice uniforme et résignée. Ils se prirent à mépriser la paresse intellectuelle qui les avait fait souscrire à ces facilités.

 

Enzo conduisait une démarche davantage structurée pour se construire. Il adhérait alors à un futur qui se construisait sur la haine de l’autre. Mal armé d’insuffisantes références historiques et politiques, il cédait aux chimères qui se veulent rassurantes du repli sur soi. L’autre, caricaturé et amalgamé en une figure indéfinie, indistincte, qu’on ne veut ni considérer, ni approcher, et encore moins comprendre, représentait, le croyait-il, la cause de son mal-être. Mais il hésitait encore à rejoindre les cohortes néfastes de ceux pour qui, de tout temps, sous toute latitude, l’univers prend fin au bout de la rue et au pigment du grain de peau. Dans sa famille on parlait peu du passé et des origines catalanes. Pourtant, un jour son grand-père lui raconta ce qu’il dût subir et fuir sous la dictature. Il vanta l’accueil qui lui fut réservé ici. Et révéla son étonnement premier, essentiel, d’entendre les gens parler à voix haute aux terrasses des cafés. Réfléchis, mon garçon ! Le chemin que tu empruntes est dénué d’espérance. Cet avertissement, Enzo commençait à en percevoir le sens.

 

Ce samedi- là, elle les emmena par une série de reportages à Dharamshala, cette ville du nord de l’Inde où se concentrent les tibétains qui ont fui le joug chinois. Pour échapper à l’oppression, conserver leur culture et la liberté, ils ont traversé l’Himalaya. A pied, de nuit, se cachant le jour pour échapper aux soldats, ils ont bravé le froid, les glaciers, les cours d’eau gelés, trébuché sur les sentiers rocheux et escarpés, avec pour seul viatique le désir irrépressible de vivre. De vivre libre. Ce mur de montagne, infranchissable, majestueusement plus haut qu’aucun mur que ne pourra jamais ériger l’homme, ils l’avaient affronté et vaincu. L’espoir leur avait permis de transcender l’impossible. L’espoir que, jamais, ni rien ni personne n’a durablement annihilé, aussi essentiel à l’homme que l’air libre qui gonfle les poumons.

 

Son bras restait levé, horizontal, en suspension. L’index noueux, se tendait vers le mur de torchis au fond de la cour, granulé par le temps, tapissé de boursouflures comme autant de soupirs aux intrigues de la vie dont la vieille bâtisse avait été la scène. Tous guettaient la moindre trahison du visage qui révélerait, peut- être, la raison de ce doigt tendu qui n’accusait personne et ne désignait que le mur aveugle. Un silence appliqué enveloppait la pièce d’une docile incertitude. Chacun revisitait les propos qu’elle leur tenait alors pour tenter d’identifier une corrélation plausible avec le geste d’apparence martiale qui en ponctuait l’achèvement. 

 

Bientôt tous comprirent. Le mur n’était pas aveugle. Aucun mur ne l’est. Une porte invisible en occupa progressivement le centre, au rythme du cheminement de leurs pensées, et lentement s’ouvrit. Sur le seuil, une silhouette de femme se dessina. Son visage portait le masque gris du désespoir. Une longue robe d’étoffe lourde la recouvrait jusqu’aux pieds chaussés de peu. Un voile épais enveloppait sa tête comme une ultime et dérisoire protection au malheur. Elle arrivait peut-être du faubourg ouvrier voisin, meurtri par la misère ? Ou bien avait-elle fui son pays ravagé par la guerre ? Ou refusé la servitude imposée ailleurs ? Qu’importe, admirent-ils ! Elle est l’autre. Elle est nous. Et tous les trois l’invitèrent : Entre !

 

Alors elle sourit.

 

 

La rencontre d’un destin.

          Jean-Paul A.

 

D’une corpulence d’ablette,

Aussi maigre qu’un gringalet,

Mais dans l’éclat de ses mirettes,

Transparaissait un roitelet.

Fort besogneux, toutes les nuits, 

Dans cette usine délabrée,

Il tronçonnait, à l’aide d’une scie,

Des tas de bûches calibrées.

 

Aucune plainte, pas un murmure

N’ombrageaient jamais son sourire.

De sa guerre et ses blessures

Ne refluaient que des soupirs.

Alsacien enrôlé de force,

Chair à canon sur le front russe,

Dans une armée qui s’efforce

De croire encore au roi de Prusse.

 

La défaite fut salutaire,

Heureux qu’ils n’aient pas triompher.

Des hordes nazis mortifères,

Il ne fêtait pas les trophées.

Survivant à l’hécatombe,

Il se trouvait, pourquoi le nier ?

Allié à ceux qui succombent,

Et des russes fut fait prisonnier.

 

Fin des longs mois dans la neige,

Les pieds, les mains moitié-gelés,

Des durs combats sacrilèges

Auxquels il se voyait mêlé.

Un interminable convoi

Lui fit traverser la Russie,

De lourds wagons, tout de guingois,

Le menèrent jusqu’en Sibérie.

 

Là, en guise d’arc-en-ciel

Pour égayer son horizon,

Il connut les mines de sel,

Les gardes-chiourmes, la prison,

Les clairs brouets de sardines,

Les affres de la froidure,

Une santé qui décline,

Signe de mauvais augure.

 

Deux ans il aura résisté

Dans l’inhumain enfermement,

Aux malheurs et aux cruautés,

A ce terrible dénuement,

Avant qu’un train de la Croix Rouge

Ne le rapatrie, hébété,

Dans son Alsace qui bouge

Aux fiers accents de liberté.

 

La vie reprit son cours modeste,

Nul ne l’accueillit en héros.

Avait-il retourné sa veste ?

La question lui courbait le dos.

Il enferma dans son oubli

Ses compagnons, ces Malgré-Nous,

Fort de son désir établi

De vivre en dépit de tout.

 

Un travail par trop routinier

Dont il faut bien se contenter,

A l’usine de pâte à papier

Qu’en bois il doit alimenter.

Le bonheur d’une famille,

Une épouse protectrice,

Puis la fierté de voir sa fille

Devenir institutrice.

 

Mais le destin, toujours taquin,

Oublieux des tourments passés,

Se prit à frapper un matin,

En aveugle intéressé.

Pressé de rentrer du boulot,

Les mains crispées sur le guidon,

Pédalant fort sur son vélo,

Sa vie finit sous un camion.

 

Comment oublier son sourire,

Sa soif de vivre, sa modestie ?

Le temps impose son empire,

Se joue de nos péripéties.

Les regrets ne servent à rien,

Ils jalonnent juste le chemin,

Seul le destin la main nous tient

Et nous réserve ses lendemains.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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