Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer la page Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Header cover
Publicité

La ballade

La ballade est à l’origine un petit poème médiéval de forme régulière, composé de trois couplets ou plus, rimés, un refrain et un  envoi. Jugé vieillotte par La Pléiade, elle connaît un regain d’intérêt à l’époque romantique, aussi bien en vers libres qu’en compositions musicales, d’un genre familier ou légendaire. Son style a un peu changé avec les époques, mais elle perdure aujourd’hui, surtout sous  forme de chansons.

 

Ballade irlandaise

            Chantal L.

Dans l’arrière-pays de Dublin, en mer d’Irlande, la côte alterne dunes peu élevées, plages de sable et basses falaises rocheuses. Le climat âpre et venteux du plateau rend la campagne verdoyante.  Le petit port pimpant de Skerries abritait au tournant du vingtième siècle une population laborieuse de pêcheurs et maraîchers. La famille Byrne habitait à l’écart du village, dans un grand dénuement.

 

Shanna, l’aînée des enfants, grandit, étonnamment solide et résistante, malgré les travaux pénibles qui lui incombaient, toujours plus nombreux au milieu d’une marmaille qui s’accroissait à un rythme effréné. Elle avait hérité sa vitalité de son père, un géant roux et doux, aux yeux bleu lagon, qui pêchait en mer par tous les temps, même si la manne n’était pas toujours abondante. Sa mère, affaiblie par les maternités rapprochées et la perte de certains de ses enfants – elle en perdit trois sur les neuf, en bas âge ou à la naissance – s’occupait au mieux de sa progéniture en s’appuyant progressivement sur ses deux aînés, Shanna et Nolan, de trois ans son cadet. Un minuscule lopin de terre leur procurait quelques légumes, surtout des pommes de terre, dont les récoltes étaient parfois dévastées ou anéanties par la vermine.

Shanna n’alla que très irrégulièrement à l’école, distante de trois kilomètres, mais dans sa brève scolarité – trois années à peine – elle apprit à lire, écrire et compter.  Son sens pratique, en partie inné, en partie lié à l’observation attentive de ses parents, lui permit très vite de s’adapter aux circonstances et de trouver des solutions rapides. Dans la maisonnette exiguë, qui ne comptait que deux pièces, impossible de rêver ou d’avoir un coin à soi, les tâches se succédaient sans fin dans un mouvement et un brouhaha permanent.

Pourtant, la fillette aimait la nature et aspirait au calme. Les travaux domestiques lui donnaient souvent l’occasion de sortir du logis : sitôt le seuil franchi, elle aspirait avidement l’air marin et levait les yeux vers le ciel. S’il était tourmenté et bas, elle se hâtait sous les galops des nuages et les assauts vifs de la bise sur ses tempes et dans ses cheveux lâchement nattés ; s’il était serein, elle s’immobilisait un instant, yeux fermés, pour s’imprégner de la lumière, de la caresse du soleil sur ses joues et ses paupières closes.

 

La nature était puissante : en grandissant, Shanna souhaitait s’identifier ou se mesurer à elle. Elle voulait résister, tout comme les arbustes du bord de mer, tordus et presque couchés sous les assauts du vent, qui se couvraient de feuilles épaisses et coriaces à chaque nouveau printemps. Dès qu’elle jouissait d’un moment de liberté, elle se rappelait les mots de son père quand, à cinq ans, elle pleurait en le voyant partir en mer : « Ma petite fille, je ne peux t’offrir que mon sourire et mon énergie. Tu dois être forte en mon absence ! Quand tu auras de la peine, va sur la dune et écoute le vent murmurer à ton oreille ! Il te transmettra mon amour et la force de surmonter les épreuves. »

La dune était toute proche : l’adolescente prit l’habitude de s’y rendre. L’été, la brise légère balayait ses jambes nues de grains de sable, l’hiver, la bise fouettait ses longs jupons trop légers de mille aiguilles de glace qui la faisaient frissonner. Elle s’asseyait face à la mer, sur le sable chaud ou froid, toujours doux sous la main, et laissait errer son regard sur la grève. Les vagues se brisaient, discrètes et susurrantes par temps calme, déchaînées et tonitruantes lors des grandes marées ou des tempêtes hivernales. Cette vision la vivifiait toujours.

L’ouvrage ou le temps trop menaçant la retenaient souvent dedans. Malgré son jeune âge, elle avait déjà acquis la sagesse des gens de labeur : pas question de tomber malade ! Alors, elle s’échinait, silencieuse, sur les tâches domestiques ou des travaux de broderie, spécialité célèbre de Skerries.

Dans la famille Byrne, les cadeaux étaient exceptionnels. Mais pour ses quinze ans, sa mère lui offrit un carnet et un crayon. Dès lors, elle les garda sur elle et consigna ses sentiments et états d’âme, où qu’elle se trouvât. La dune restait son lieu de prédilection et d’apaisement, avec ses herbes vigoureuses aux longues tiges ébouriffées, ses sentiers éphémères où le sable mobile se creusait et s’effondrait parfois sous les pas, ralentissant la marche. La jeune fille repensait alors aux propos de son père, prêtait l’oreille au vent, mais elle se sentait à présent envahie par une étrange langueur, comme un vague désir, une attente sans objet, un besoin de s’épancher sur une épaule amie.  Accablée de solitude, elle craignait de se confier à sa mère qu’elle savait accaparée par les tracas domestiques. Le vent devint alors son confident fidèle et peu exigeant, qui taquinait ses cheveux et semait du sable dans les pages de son carnet. Il modulait ses notes au fil des saisons, tantôt impétueux et sifflant, tantôt presque atone et gazouillant. Il l’éclaboussait parfois sous une gerbe d’embruns, qui déclenchait son rire clair, ou lui suggérait des ballades anciennes qu’elle chantait alors à gorge déployée sur la lande déserte.

Deux années passèrent ainsi, Shanna allait sur ses dix-huit ans.

Un jour ensoleillé de juin, alors qu’elle chantonnait pour elle-même, assise au sommet de la dune et les yeux clos, une ombre la surplomba soudain, attirée par sa voix claire et fraîche.  Tout entière à sa chanson, elle tressaillit et resta bouche bée en ouvrant les yeux.  De la silhouette mince dressée devant elle dans le soleil, elle distingua, sous un chapeau de paille, le regard franc de deux yeux d’ambre, et le sourire séduisant qui étirait les lèvre minces de son vis-à-vis. 

Le jeune homme recula d’un pas, soucieux de ne pas la faire fuir, et s’inclina en ôtant son chapeau ; il se nommait Conan O’Neill et logeait depuis une semaine dans l’unique petite auberge du village ; il venait comme journaliste enquêter sur le conflit qui opposait depuis peu les pêcheurs indépendants et les conserveries nouvellement installées sur la côte.

Shanna n’osait le regarder, encore moins lui adresser la parole ; il ne s’en émut pas, mais lui demanda tout de même où elle habitait, ne l’ayant jamais aperçue dans le bourg. Elle rougit et désigna la maisonnette qu’on apercevait là-bas, derrière les murets de pierre des champs clos. Devant son embarras, l’inconnu la félicita pour sa belle voix et s’inclina de nouveau en souriant pour prendre congé.

Tandis qu’il s’éloignait sur la plage, pour poursuivre sa promenade exploratoire, l’adolescente sentait son cœur battre la chamade. Elle resta assise, la tête rejetée en arrière, pour respirer un grand coup et retrouver le calme : quelle aventure ! Était-ce là le fameux « coup de foudre » qu’avaient évoqué un jour ses parents, cette inclination fulgurante et réciproque qui les avait conduits peu après devant le Maire ?

La jeune fille, prenant conscience du temps écoulé, se promit de consigner cette rencontre dans son carnet dès que possible. En chemin, elle repassa en boucle cet épisode bouleversant dans sa tête. Elle attribua son essoufflement au vent vif qui s’était levé. Elle resserra son châle sur sa tête. Était-ce ce diable de vent qui lui soufflait de retourner les jours suivants sur la dune pour y revoir le bel inconnu ? Ou de se rendre au village sous un prétexte quelconque pour tenter de le retrouver et de l’approcher ?

Elle se morigéna, elle n’était plus une enfant, elle ne pouvait, vu sa condition, espérer fréquenter un jeune journaliste, certainement majeur, peut-être marié et chargé de famille ! Que penseraient ses parents, s’ils venaient à apprendre cette relation ?  Cette rencontre fortuite devait pour l’heure rester secrète, dans l’attente de développements ultérieurs, incertains et déstabilisants !

 

Les jours suivants, en proie à une véritable tempête sous son crâne, elle était bien moins réactive aux signes, consignes et ordres de sa mère. Elle se surprit à bayer aux corneilles au lieu d’aller puiser de l‘eau, ou de bêcher le potager ! Sa mère s’en rendit compte et l’interrogea sur son changement de comportement. Shanna, n’y tenant plus, céda au désir de partager son émotion et évoqua sa rencontre récente. Sa mère sourit discrètement devant le visage animé, les joues rosies, les yeux pétillants et le sourire gêné de la jeune fille. Se doutant de la nature de l’agitation qui submergeait l’adolescente, elle se contenta de hocher la tête. Il fallait savoir attendre… A compter de ce jour, cependant, elle s’arrangea pour accorder plus de liberté à son aînée, car les autres enfants grandissaient aussi et allaient à présent à l’école. Shanna, après tous les efforts consentis jusque-là pour la seconder, avait aussi le droit d’être heureuse. 

 

La jeune fille retourna souvent sur la dune, mais le beau Conan ne réapparut pas. Elle pensa qu’il avait quitté rapidement la région, une fois son reportage réalisé. La vie reprit son cours, son carnet s’emplissait des larmes et des confidences qu’elle lui réservait. Mais elle continua de s’acquitter de sa part des tâches domestiques sans rechigner.  La tristesse l’étouffait, elle regrettait le temps de ses promenades innocentes sur la dune.

 

Or à la fin d’été, elle décida que cette oppression avait assez duré : elle irait au bourg, plus exactement à l’auberge, se renseigner sur le journaliste. Sa mère, qui n’était pas dupe, avait justement besoin d’elle pour l’accompagner au village, afin de livrer de la broderie et d’acheter du tissu pour confectionner des vêtements neufs à l’occasion de la rentrée des classes.  Comment faire pour se renseigner sans en avoir l’air, comment s’éloigner, ne serait-ce que quelques instants, de sa mère ? Shanna ne trouvait pas de réponse, elle devait lui expliquer son projet.

Elle profita donc du trajet pour lui avouer qu’elle ne pouvait oublier le journaliste et qu’elle aimerait savoir s’il logeait toujours à l’auberge. Sa mère, touchée par sa démarche si confiante, accepta de s’y rendre avec elle et de s’informer à la réception, sitôt les achats faits. Shanna se consuma d’impatience durant toutes les courses, mais l’espoir d’une issue positive la faisait se contenir. En sortant de la boutique, les bras chargés, elle soupira et reprit courage.

Elles entrèrent à l’hôtellerie et comme la mère s’enquérait de la présence du journaliste, ce dernier descendit l’escalier, prêt à sortir.  Shanna, sur une impulsion incontrôlée, le héla par son prénom. Le jeune homme, interdit, resta figé sur la dernière marche, puis il s’approcha, souriant, vers les deux dames et les salua. Son étonnement le céda à la galanterie : il dit à la mère combien sa fille était charmante et qu’elle chantait très bien. Il rappela la rencontre inopinée sur la dune, avec un naturel qui plut beaucoup à la mère.  Il devait malheureusement se rendre à un rendez-vous et, s’excusant, prit congé.  Les deux femmes, un peu abasourdies pour des raisons diverses, hésitèrent quelques instants avant de quitter l’établissement.

Sur le chemin du retour, Shanna balançait entre l’abattement, à l’idée de ne pas revoir son « héros », et l’espoir insensé de le revoir sur la dune. Comment le joindre, pour lui avouer ses sentiments ? Les scénarios les plus divers la tourmentaient : tout cela n’était que chimères, leurs univers étaient si étrangers ! Comme s’ils habitaient sur des planètes différentes. Et puis, Conan n’avait rien livré de lui-même qui pût faire croire qu’il était amoureux d’elle ! Autant d’arguments que son cœur en révolution réfutait violemment !

Ce que femme veut… Elle avait trouvé : elle écrirait une lettre qu’elle irait elle-même porter à l’auberge.  Il fallait obtenir de sa mère l’autorisation d’y aller seule.

Le hasard lui vint en aide : son père devait rentrer le lendemain au port, et pour une fois, elle pourrait aller l’accueillir, tout en passant chez le boulanger pour acheter de la levure fraîche, que sa mère avait oubliée.

Elle n’avait plus qu’à rédiger sa missive.  Mais sur quel papier ? Dans la maison, il n’y avait que son carnet ! Elle décida de s’en accommoder, et tout en vaquant aux travaux habituels, elle composait et rectifiait dans sa tête le texte, impatiente de le voir écrit.

Ce soir-là, une fois libérée des contraintes quotidiennes, elle s’assit à la table et, s’éclairant à la bougie, elle rédigea son courrier. Elle dut s’y reprendre à trois fois, car à la relecture certaines phrases lui semblaient très naïves, et son écriture était un peu hésitante ! Elle ne savait quelle formule utiliser pour l’en-tête et la conclusion, mais se dit que de toute façon, le jeune homme devait l’accepter comme elle était, et que, s’il ne l’appréciait pas, il ne donnerait pas suite à sa lettre.  Elle se coucha, un peu rassérénée.

 

Le lendemain, elle alla au village, déposa sa missive à la réception de l’auberge, acheta la levure, et se rendit au port pour attendre le bateau de son père. Tout lui semblait plus léger, elle esquissait des pas de danse en apercevant l’embarcation. Elle fit de grands signes à son père, étonné et réjoui de cette visite inattendue, et l’embrassa avec ferveur.

« Tu me sembles bien excitée », lui dit-il, taquin. Que t’est-il arrivé ?

– Je crois que je suis tombée amoureuse !

– Mais comment ? De qui ?  Tu es si jeune et notre maison est si isolée, nous n’avons pas de relations de voisinage.

– J’ai rencontré quelqu’un sur la dune, et j’ai écouté le vent.

– Oh-oh, voyez-vous ça ! Est-ce qu’un bateau s’est échoué sur la côte ?

– No-o-on, mais un promeneur solitaire s’est présenté à moi, alors que je chantais toute seule !

– De plus en plus intrigant !

– Ne te moque pas ! C’est un jeune journaliste, et il est très beau !

– Ah, je vois ! Un de ces jeunes loups avides de croquer les jeunes brebis ! Et que cherchait Monsieur sur cette côte déserte, où il ne se passe rien ?

– Qui sait, peut-être l’âme sœur ?

– N’allons pas si vite, Mademoiselle ma fille !

– Non, en fait, il loge à l’auberge du village et doit enquêter sur les nouvelles conserveries.

– Hm ! Encore un citadin curieux venu fourrer son nez dans les affaires sordides de la campagne côtière !

– Oh, je suis sûre qu’il te plairait, il est si gentil, simple et affable !

– Mais, ma chère fille, la gentillesse apparente cache parfois des mœurs inavouables !

–  Non, c’est impossible, il est bien élevé, courtois... D’ailleurs Mère pourra te le confirmer…

– Ah bon ? Mais il s’en passe des choses en mon absence, décidément ! Il est donc aussi venu chez nous ?

–  Non, non, nous l’avons vu à l’auberge hier.

– De mieux en mieux, vous allez seules à l’auberge, quand je suis en mer !

– Écoute, c’est très simple : après notre rencontre sur la dune, je ne l’ai plus revu. Comme je ne pouvais me résoudre à l’oublier, j’en ai parlé à Mère. Nous avions des courses à faire hier, et nous sommes passées à l’auberge pour savoir s’il y habitait encore. Nous sommes tombées sur lui, comme il en sortait.

– Et il vous a adressé la parole, sans vous connaître ?!

– Euh…, en fait, en le voyant, j’ai crié son prénom et malgré sa surprise, il est venu vers nous pour saluer Mère, puis il est parti, car il avait un rendez-vous !

– A t’écouter, je crois bien que tu as eu le coup de foudre ! Mais lui ne partage peut-être pas du tout tes sentiments ! – Eh bien, l’avenir éclairera notre lanterne !

Il rit et serra de nouveau Shanna contre lui.

 

La jeune fille savait maintenant qu’elle pouvait se confier à ses parents. Elle les informa de la lettre déposée à l’auberge : pourquoi chercher plus longtemps à dissimuler cette passion dévorante ? Quand bien même cet amour serait à sens unique, ses parents l’épauleraient pour vaincre les obstacles ou surmonter ce premier chagrin.

Elle retourna tous les jours en fin d’après-midi sur la dune, et voilà qu’un soir peu avant le coucher du soleil, elle aperçut Conan qui remontait de la plage. L’automne était trop frais pour la baignade, et d’ailleurs, il portait ses vêtements de voyage. Elle eut un mauvais pressentiment. Elle le laissa s’approcher puis alla vers lui, inquiète du sort qu’il lui réserverait après la lecture de sa missive.

Il l’aborda d’un air grave, conscient que ce moment serait décisif pour la suite. Il la remercia pour le courrier, qui lui avait bien été remis. Il avait clos son enquête et reprenait le lendemain la route de Dublin. Il venait prendre congé par courtoisie, son épouse et sa fillette l’attendaient là-bas. Shanna, si elle allait un jour dans la capitale, pourrait leur rendre visite, ils seraient très heureux de la recevoir et de la guider dans la ville. Il lui laissa sa carte de visite, et lui souhaita bonne chance dans la vie. Puis il partit sans se retourner.

Shanna avait écouté, tremblante, toutes ces paroles limpides et si cruelles, incapable qu’elle était de dire un mot, et baissant les yeux pour cacher les larmes qui dévalaient ses joues.

Son rêve s’effondrait comme un château de cartes.  Elle le regarda s’éloigner et s’affaissa dans le sable. Elle pleura longtemps, alors que le soleil s’inclinait sur la mer, prêt à sombrer. Puis elle se ressaisit et tendit l’oreille : le vent lui murmurait que la vie continuait, qu’elle était jeune encore, que bien d’autres occasions lui seraient données de rencontrer une belle personne et d’être heureuse. 

Elle se leva, frissonnante, et rentra, résolue à aller bientôt à Dublin, non pour y retrouver Conan et sa famille inconnue, mais pour y faire des études, conquérir enfin sa liberté et celle de toutes les femmes.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cette page
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :